Soixantenaire de la bataille de Dien-Bien-Phu

Conférence donnée par le Général Jean-François PACHABEYIAN.

 00 affiche Dans le cadre du cycle des « conférences du mercredi » de l’AOR 82 et pour marquer le soixantenaire de la bataille de Dien-Bien-Phu, le Général Jean-François PACHABEYIAN, Saint-Cyrien de la promotion « Maréchal Bugeaud », membre de l’Académie de Montauban, a tenu à rendre hommage au courage et à l’héroïsme des combattants de l’Armée française.

Cette conférence s’est tenue à l’auditorium de la médiathèque de Montauban, mis gracieusement à notre disposition par Madame le Maire, en présence de Monsieur le Préfet.

          Le Général PACHABEYIAN a d’abord présenté les décisions politiques et stratégiques qui ont conduit au choix de Dien-Bien-Phu comme lieu d’affrontement et la désignation des responsables militaires de cette opération.

Après cette introduction, le Général s’attacha à expliquer, avec à l’appui d’un diaporama, les différentes phases de ce combat acharné qui se termina le 7 mai 1954.

          Le conférencier conclut son intervention par les mots suivants :

« Mon but, en présentant ce soir cette conférence, était essentiellement de rendre hommage à ceux qui combattirent dans la cuvette de Dien-Bien-Phu, qu'ils en soient sortis ou qu'ils y dorment de leur dernier sommeil et je voudrais en conclusion citer ces quelques lignes tirées du rapport de la Commission d'enquête sur les combats de Dien-Bien-Phu présidée par le Général CATROUX en décembre 1955: «  La Commission manquerait à son devoir si, au terme de ses travaux, elle ne rendait pas un juste et plein hommage aux cadres et aux troupes des forces terrestres, maritimes et aériennes qui, directement ou indirectement, défendirent Dien-Bien-Phu pendant 57 jours et 57 nuits, sans que leur cœur défaillît. Si leur fermeté d'âme, leur esprit de sacrifice et leur fidélité à l'honneur et au devoir n'ont pu leur épargner une défaite dont les causes les dépassèrent, leurs vertus militaires ont, du moins, inscrit la défense de Dien-Bien-Phu au nombre des actions de guerre glorieuses et mémorables, dont ils ont le droit de s'enorgueillir et dont la Nation doit leur être reconnaissante ».

01 02 03 04
Gal PACHBEYAN conferencier

Lt-col DOUMENC

Président de l'AOR 82

Gal GAUTIER

à la manoeuvre du diapo

Promotion de St-Cyr

Ceux de Dien-Bien-Phu

 

DIEN BIEN PHU.

I°. Indochine 1953, le « Plan Navarre ».

En mai 1953 le Général Raoul Salan, commandant en chef en Indochine, a déjà dépassé de 6 mois la durée normale d'un séjour en Extrême Orient. Arrivé en décembre 1950 comme adjoint opérationnel du Général de Lattre de Tassigny, il lui a logiquement succédé en janvier 1952 lors de son rapatriement et de son décès. Dans ses « Mémoires », le Général Vo Nguyen Giap, commandant en chef l'Armée Vietminh, porte le jugement suivant sur l'action de Raoul Salan : « Ce ne fut pas un commandant en chef marquant de cette guerre. Il n'avait aucun prestige mais n'était cependant pas contesté. Il avait surmonté d'innombrables difficultés durant le conflit en appliquant des mesures opportunes. Il avait une meilleure connaissance du pays et de l'adversaire que d'autres commandants en chef plus renommés et plus talentueux. Cependant, le moment était venu pour lui de partir. Le gouvernement français exigeait une grande victoire, indispensable à la recherche d'une sortie avantageuse du conflit. Salan, lui, n'avait pas cette ambition. »

La désignation de son remplaçant pose tout de suite des problèmes, les candidats au poste étant rares, à cause en particulier de l'incohérence d'une politique gouvernementale totalement inadaptée à une guerre qui n'ose pas dire son nom. Il est impossible de dire en 1953, qui commande quoi concernant l'Indochine: en théorie le gouvernement conduit la guerre et le général commandant en chef est responsable des opérations militaires Le chef de gouvernement (René Mayer puis Joseph Laniel) ne conduit pas la guerre, il la délègue à un vice président du conseil chargé des affaires en Indochine (Paul Reynaud). Le secrétaire d'état aux Relations avec les États Associés (Marc Jacquet) est chargé de faire appliquer les directives gouvernementales concernant les opérations. Le secrétaire d'état à la guerre (Pierre de Chevigné) désigne les troupes pour l'Indochine, mais perd toute autorité sur elles dès qu'elles débarquent sur le théâtre. Le ministre de la Défense Nationale (René Pleven), qui devrait assurer la coordination entre les secrétaires d'état, n'arrive pas à imposer ses vues. Le ministre des Affaires étrangères (Georges Bidault) s'occupe de l'Indochine sur le plan international, en particulier en ce qui concerne les relations avec les États Unis, devenus le principal bailleur de fonds du conflit. Le ministre des finances (Edgar Faure) accorde avec parcimonie les crédits nécessaires à la guerre. Au total, la politique Française en Indochine relève de 9 ministères ou secrétariats d'état différents ayant des intérêts parfois contradictoires, compliquant ainsi la tâche du général commandant en chef.

Le 6 mai 1953 convoqué d'urgence à l'Hôtel Matignon à Paris, le Général de corps d'armée Henri Navarre, eut la surprise d'apprendre par le Président du Conseil René Mayer qu'il allait être nommé commandant en chef en Indochine. Rien dans la carrière de cet officier général, spécialiste du renseignement, des affaires européennes et présentement chef d'état-major de Centre Europe à Fontainebleau, ne le prédisposait à commander en Indochine où il n'avait jamais servi. À ces restrictions qu'il essaya de faire valoir, René Mayer lui rétorqua que justement sa méconnaissance des choses coloniales lui permettrait d'aborder le problème avec un regard neuf donc sans a priori. Il lui précisa que sa mission n'était pas de rétablir la souveraineté française, mais de trouver une solution pour sortir honorablement du conflit. Il lui demandait d'aller étudier sur place et de revenir un mois plus tard pour lui rendre compte de ses propositions. Navarre se rendit ensuite chez le Maréchal Juin qui lui déclara : « Évidemment c'est un coup dur pour vous...mais vous êtes obligé d'y aller car il faut bien que quelqu'un se dévoue ». Le 17 mai le Général Navarre s'envolait pour Saigon en compagnie de son aide de camp le Capitaine Jean Pouget. Dès sa prise de fonction , il va nommer au commandement du Nord-Vietnam, en lui donnant sa 3éme étoile, le Général René Cogny, un artilleur, polytechnicien, docteur en droit et diplômé de sciences politiques, officier brillant et ambitieux, surnommé, compte tenu de son goût immodéré pour les escortes motocyclistes « Coco la sirène ». Totalement différents moralement et physiquement, les deux hommes ne vont pas tarder à se détester et cela sera manifeste durant la bataille.

Après un mois d'études, de visites et de consultations avec les autorités Françaises et locales Indochinoises, Navarre était en mesure de faire des propositions au gouvernement sous forme d'un « Mémorandum du général Navarre sur l'Indochine » qui sera plus connu sous le nom de « Plan Navarre ». Il expédia un télégramme au nouveau président du conseil, Joseph Laniel, lui disant qu'il était prêt à venir à Paris pour rendre compte de sa mission. Visiblement le passage de consignes entre René Mayer et Joseph Laniel avait été sommaire concernant l'Indochine, car Laniel répondit qu'il s'étonnait que le généchef songe à effectuer un voyage à Paris après un mois de séjour et qu'il jugeait sa présence inopportune. Hâtivement mis au courant des instructions données par son prédécesseur, il autorisa le voyage. Dès son arrivée à Paris le 4 juillet, Navarre présentait son plan aux chefs d'état-major des trois armées réunis sous la présidence du Maréchal Juin. Ce comité des chefs d'état-major approuva l'ensemble du plan d'opération et les mesures politiques qui le conditionnaient. Il restait au gouvernement à se prononcer. Le 24 juillet, le Président de la République, Vincent Auriol, réunissait à l'Élysée un comité de défense nationale. Il serait trop long de détailler ici le plan Navarre, mais il est intéressant de voir comment il fut perçu par l'ennemi c'est à dire le Général Giap. Laissons lui la parole : « Fin septembre 1953, nos amis nous transmirent une copie du plan Navarre ainsi que des cartes que le service de renseignement chinois venait de récupérer. L'idée générale en était :

ü  Primo, le développement de l'armée fantoche pour qu'elle prenne à son compte les missions statiques et de pacification ;

ü  Secundo, le regroupement des unités mobiles du corps expéditionnaire pour former une puissante force stratégique capable de vaincre nos divisions régulières ;

ü  Tertio, faire face à notre offensive dans le delta tout en reprenant l'offensive dans les zones libérées; et enfin, quarto, garder en permanence l'initiative des opérations. »

Le Conseil de défense nationale approuva les propositions de Navarre, mises à part les demandes de renfort qu'il formula car il eut fallu engager des crédits que le ministre des finances refusa et diminuer le volume des forces mises par la France à la disposition de l'OTAN, ce qui était inenvisageable dans le contexte de l'époque. Mais un point abordé suscita une forte discussion, Navarre demandant au gouvernement de se prononcer sur l'attitude à tenir en cas d'une attaque du Laos par le Vietminh. Navarre pensait en effet qu'il aurait beaucoup de difficultés à défendre à la fois le Laos et le delta tonkinois et il conseillait de défendre Hanoï et le delta de préférence au Laos. La réaction de Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères, fut vigoureuse: il était impensable de ne pas défendre le premier pays à avoir négocié un accord de défense avec la France, car cela reviendrait à condamner l'Union Française avant même sa constitution. Navarre écrira trois ans plus tard, qu'après de longues et confuses discussions, aucune décision ferme ne fut prise concernant la défense du Laos. Joseph Laniel affirmera dans ses « Mémoires » que Navarre avait reçu comme instruction d'abandonner le Laos s'il le jugeait nécessaire. Navarre rétorquera qu'il ignorait cette instruction avant de lire le livre de Laniel, et que si elle existait, elle ne lui avait pas été communiquée. En tout état de cause, il semble bien que Navarre ait été convaincu, à l'issue du Conseil de défense, de l'obligation de défendre le Laos, interprétation qui juste ou erronée sera à la source même de l'opération Castor et de la bataille de Dien-Bien-Phu.

II°. L'Opération Castor, l’installation de la base aéroterrestre.

21 - Opération Castor.

Lorsque Navarre  apprit dans les derniers jours d'octobre que la division 316 quittant les abords du delta marchait sur Laï Chau, il prit la décision de réoccuper la cuvette de Dien-Bien-Phu, qui présentait l'avantage d'offrir des possibilités défensives supérieures à celles de Laï Chau, tout en barrant la vallée de la Nam Hou qui conduit au Laos. Dans son esprit, Dien-Bien-Phu serait à la fois une solide base aéroterrestre permettant le soutien d’actions offensives sur les arrières de l'ennemi et également un camp retranché, qui bénéficiant d'une forte artillerie et d'un appui aérien massif, serait capable d'infliger, comme à Nasan, de lourdes pertes aux divisions vietminh, Cette solution permettait simultanément de couvrir le Laos et de diminuer la pression Viet sur le delta. Le 20 novembre, Navarre adressait au gouvernement le télégramme suivant : «  La remontée vers le nord-est de la 316éme division VM, constituant une menace grave pour Laï Chau et signifiant à bref délai la destruction de nos maquis de la Haute région, j'ai décidé une opération sur Dien-Bien-Phu, base d'opération prévue de la 316 et dont la réoccupation assurera de plus la couverture de Louang Prabang, qui sans cela eut été dans quelques semaines en grave danger. » Ce même jour, Navarre déclenchait l'opération « Castor » qui aux ordres du Général Gilles devait réoccuper Dien-Bien-Phu. L'armada aérienne décollait de Hanoï et Haïphong et en fin de matinée, le 6éme Bataillon de parachutistes coloniaux du Commandant Bigeard, la 17éme compagnie du génie parachutiste et deux batteries de 75 sans recul du 35éme Régiment d'artillerie légère parachutiste sautaient sur la D.Z nord de Dien-Bien-Phu et détruisaient, avec quelques pertes, une compagnie Vietminh à l'exercice, le reste du bataillon et l'état-major du régiment 148 parvenant à s'enfuir. Au même moment, le 2éme bataillon du 1er Régiment de chasseurs parachutistes du Commandant Bréchignac atterrissait sur la D.Z sud. Ils étaient rejoint dans l'après midi par le Lieutenant-colonel Fourcade, commandant le GAP 1, avec le 1er Bataillon de parachutistes coloniaux du Chef de bataillon Souquet et la compagnie étrangère parachutiste de mortiers lourds. Le lendemain, le Général Gilles commandant l'opération arrivait avec le GAP 2 du Lieutenant-colonel Langlais qui comprenait, le 1er Bataillon parachutiste de la Légion étrangère (Commandant Guiraud), le 8éme Bataillon parachutiste de choc (Capitaine Tourret) et le 5éme Bataillon de parachutistes Vietnamiens (Capitaine Botella).

22 Installation du camp retranché.

Comment se présente cette vallée dans laquelle viennent de se poser 6 bataillons parachutistes, fine fleur des unités d'intervention du corps expéditionnaire Français. Originellement appelée en langue thaï, Muong Tanh rebaptisée en vietnamien Dien-Bien-Phu, ce qui signifie « chef lieu de l'administration frontalière », c'est un vaste rectangle de rizières de 17 kilomètres de long sur 5 de large (c’est donc un peu abusivement qu'on parle de cuvette). La rivière Nam Youm qui arrive du nord-ouest est grossie par la Nam Co et traverse la vallée du nord au sud pour s'écouler ensuite en direction de Mékong. La plaine d'une altitude moyenne de 4 à 500 mètres est parsemée de petits mamelons qui permettent à ses occupants d'observer et d'appuyer d'éventuelles opérations dans la zone. Par contre, un encadrement montagneux dont les gradins irréguliers s'étagent sur plusieurs kilomètres à partir des bords de la plaine, domine les fonds d'environ 6 à 700 mètres. Un manteau forestier couvre la majeure partie de ces crêtes. Il pleut beaucoup dans la région. Durant la mousson, entre avril et septembre, il tombe environ 1,50 mètre de pluie, ce qui fait que la vallée est partiellement inondée pendant cette période. Le ciel est généralement couvert ce qui est une gêne importante pour l'appui aérien et le ravitaillement par air, déjà rendus difficiles par la distance de 300 kilomètres séparant Dien-Bien-Phu des bases aériennes d'Hanoï et Haiphong.

Les parachutistes du Général Gilles n'ont pas vocation à rester à Dien-Bien-Phu. D'abord parce qu'on en a besoin pour d'autres opérations, ensuite par ce que cette infanterie légère n'est pas la plus adaptée à un combat défensif. Les parachutistes vont donc repartir vers Hanoï en étant remplacés par des bataillons de tirailleurs algériens et marocains et de Légion étrangère. Seule une partie du GAP 2 du Lieutenant-colonel Langlais, à savoir le 1er BEP et le 8éme Choc, restera pour effectuer des opérations soit sur les arrières des divisions Viets soit en soutien des maquis Franco-Laotiens. Si la forteresse devait être attaquée, les parachutistes seraient utilisés pour soutenir ou renforcer les points d'appui menacés. Gilles n'étant pas volontaire pour rester à Dien-Bien-Phu, et son cœur lui causant parfois des soucis, Navarre et Cogny vont désigner le Colonel de Castries pour commander le camp retranché. Christian-Marie-Ferdinand de la Croix de Castries est un officier de cavalerie à la très brillante carrière. Blessé en mai 1940, fait prisonnier, il s'évade et gagne l'Afrique du nord ; il est de nouveau blessé en Italie où il se distingue lors de la prise de Sienne, il participe au débarquement de Provence puis à la campagne de France et d'Allemagne dans les rangs des Spahis Marocains sous les ordres de Navarre. Il effectue en 1953 son 3éme séjour en Indochine où il a d’abord commandé un groupe de Tabors puis un Groupe Mobile et enfin la division de marche du Tonkin où il a succédé à Cogny. Commandeur de la Légion d'honneur, titulaire de 21 citations, 3 fois blessé, très apprécié pour son panache par de Lattre (il faisait partie des « maréchaux du roi Jean »), c'est avec Vanuxem l'un des meilleurs colonels baroudeurs du Corps expéditionnaire Français en Indochine.

Le 3 décembre, Navarre adresse à Cogny une instruction qui commence par ces mots : « J'ai décidé d'accepter la bataille du nord-ouest dans les conditions suivantes : la défense du nord-ouest sera centrée sur la base aéroterrestre de Dien-Bien-Phu, qui devra être conservée à tout prix ». À partir de ce moment, on peut dire que le sort de Dien-Bien-Phu est scellé, car Giap, de son côté, a également décidé d'accepter la bataille. Il prévoit une attaque d'une durée de 45 jours avec 3 divisions d'infanterie et les soutiens afférents, soit un total de 42 000 hommes. Ce projet d'attaque, conçu suivant le principe « on attaque quand on est sur de vaincre », fut approuvé fin décembre par le Bureau politique. Partant prendre le commandement des opérations, Giap prit congé d'Hô-Chi-Minh qui lui précisa : « Cette bataille est d'une extrême importance, il faut absolument la gagner. Attaquez quand vous serez sur de la victoire. Dans le cas contraire abstenez vous ».

Le camp retranché va se constituer d'une manière pas toujours réfléchie, Langlais dira : « Au début les paras ont sauté, on a rasé les maisons, on a fait des trous et puis, ma foi, on est un peu parti sur ces positions là ». Dien-Bien-Phu est donc une position improvisée à partir de la piste d'aviation construite par les Japonais en 1945, remise en état d'abord par la 17éme Compagnie du Génie Parachutiste puis par le 31éme Bataillon du Génie. Les centres de résistance Huguette et Anne-Marie à l'ouest, Dominique et Béatrice à l'est, protègent cette piste, à proximité de laquelle stationnent les Moranes d'observation et les Bearcats des Groupes de chasse Saintonge et Languedoc. Claudine et Éliane couvrent pour leur part le cœur du dispositif, à savoir le P.C. GONO (Groupement Opérationnel du N.O, nom officiel de la Base Aéroterrestre), l'artillerie (les 12 pièces de 105 et les 4 de 155 du 4éme RAC), les unités d'intervention (1er BEP et 8éme Choc), l'escadron de chars du 1er Régiment de Chasseurs à Cheval et du RICM, le 31éme Bataillon du Génie, les 3 antennes chirurgicales et la logistique. En décembre, de Castries demandera la création d'un nouveau CR « Gabrielle » au nord pour améliorer la défense de la piste et du CR « Isabelle », 7 kilomètres au sud, pour permettre aux 12 tubes de 105 du 5/10 RAC d'appuyer efficacement les P.A. du centre.

23 - Les forces en présence.

À la veille de la bataille, le 13 mars, la répartition des troupes sur les CR est la suivante :

ü         Gabrielle, 5éme Bataillon du 7éme Régiment de tirailleurs Algériens

ü         Béatrice, 3éme Bataillon de la 13éme Demie-brigade de Légion étrangère

ü        Anne-Marie, 3éme Bataillon thaï

ü        Huguette, 1er Bataillon du 2éme Régiment étranger d'infanterie

ü        Claudine, 1er Bataillon de la 13éme DBLE

ü        Dominique, 3éme Bataillon du 3éme RTA

ü        Éliane, 1er Bataillon du 4éme Régiment de tirailleurs Marocains

ü        Isabelle, 3éme Bataillon du 3éme REI et 2éme Bataillon du 1er RTA.

Ce qui représente 12 bataillons d'infanterie, 24 pièces de 105, 4 pièces de 155 et 10 chars M.24 Schaffee.

Coté Vietminh, Giap aligne :

ü        Les 308, 312, 316éme divisions d'infanterie, chacune à 3 régiments de 3 bataillons ;

ü         Le régiment 57 à 3 bataillons ;

ü        5 bataillons indépendants ;

Soit un total de 35 bataillons d'infanterie.

ü  La division lourde 351 qui comprend

  • 1 régiment d'artillerie de campagne à 24 pièces de 105 ;
  • 1 régiment d'artillerie de montagne à 18 pièces de 75 et 20 mortiers de 120 ;
  • 1 régiment de mortier de 81 et 82 ;
  • 1 régiment de D.C.A à 80 canons de 37AA et 100 mitrailleuses de 12,7 ;
  • 1 régiment de génie.


III. Les débuts de la bataille.

31  - La chute de Béatrice et Gabrielle.

Le 12 mars matin, Cogny transmet à de Castries le message suivant : « C'est pour demain à 17H00 ». Effectivement le 13 mars le harcèlement de l'artillerie Viet (75 de montagne et mortier de 120) débute dès l'aube sur l'ensemble des positions et en particulier sur la piste d'aviation, interdisant les posers et obligeant les chasseurs de la Base à décoller en catastrophe pour se mettre à l'abri à Vientiane. Sur Béatrice, le Commandant Pégot signale que les tranchées Viets se sont encore rapprochées dans la nuit et qu'il est encerclé ; il faudra d'ailleurs une véritable opération du 1er BEP appuyé par des chars pour ravitailler le Béatrice dans la journée. À 16H30, les B.26 d'Hanoï et les chasseurs bombardiers du porte-avions Arromanche straffent les positions Viets devant Gabrielle pour faire taire l'artillerie qui tire sur la piste.

À 17H00, comme prévu, la préparation d'artillerie se déclenche, mais avec une violence inattendue. Giap fait donner toute ses tubes, 1/3 sur Béatrice, 2/3 sur les PC centraux et les canons du 4éme RAC. Contrairement aux assurances optimistes du Colonel Piroth, commandant l'artillerie du GONO, la contre batterie Française n'est pas en mesure de détruire les canons Viets.

À 18H15, l'infanterie Vietminh fanatisée lance l'assaut sur les points d'appui nord de Béatrice, tout en continuant à pilonner le point d'appui sud et le PC.

À 18H30, un obus pénètre dans l'abri PC de Béatrice, tuant le Commandant Pégot et son état-major. La défense est désorganisée. Le Lieutenant-colonel Gaucher, chef de corps de la 13éme DBLE et commandant le secteur centre, arrive à prendre contact avec les compagnies de Béatrice pour réorganiser la défense, mais à 18H50, un obus pénètre dans son PC par la cheminée d'aération, le tuant ainsi que la quasi totalité des officiers de son état-major. Le Lieutenant-colonel Langlais remplace Gaucher au commandement du secteur en laissant la responsabilité des contre attaques à son adjoint, le Commandant de Seguins-Pazzis.

À 20H30 le PA nord est de Béatrice ne répond plus.

À 20H40 le PA nord ouest de Béatrice, submergé, ne répond plus, la défense se réorganise autour du PC dans le PA sud.

À 23H00 l'attaque reprend sur le PC de Béatrice.

À 00H15 Béatrice ne répond plus. En moins de sept heures, un des meilleurs bataillons de la Légion étrangère en Indochine, celui qui avait résisté une dizaine de jours à Rommel à Bir Hakeim, a été anéanti. Le Lieutenant-colonel Gaucher est, après Amilakvari et Brunet de Sérigné, le troisième chef de corps de la 13éme DBLE à être tué au combat. Si le coup est dur tactiquement, il est peut être   psychologiquement encore plus dur pour la garnison de Dien-Bien-Phu.  

Le 14 au lever du jour, une centaine de légionnaires survivants se présentent devant le CR Dominique, ils seront immédiatement réaffectés au 2éme REI. Un officier blessé, relâché par les Viets arrive au PC GONO, il est porteur d’une proposition de trêve de 08H00 à 12H00, qui permet de récupérer une quinzaine de blessés. Durant l’après midi a lieu le largage du 5éme Bataillon de parachutistes vietnamiens (surnommé 5éme Bawouan, mot vietnamien signifiant troupe d’élite). Commandé par le Capitaine Botella, il se regroupe sur le CR Eliane, où il tout de suite prit à partie par l’artillerie vietminh en guise de cadeau de bienvenue.

Sur le CR Gabrielle, le Commandant de Mecquenem, commandant le 5éme Bataillon du 7éme Régiment de tirailleurs algériens, est prévenu que l’attaque se déclenchera dans la nuit. Le tir de préparation ennemi commence à 18 heures, il va durer jusqu’à 4 heures du matin, bouleversant complètement les blockhaus et les réseaux de barbelés. Quand l’assaut se déclenche à 4H30, un obus explose dans le PC du bataillon. Le Commandant de Mecquenem est blessé, son adjoint le Commandant Kha a une jambe arrachée (il mourra aux mains du Vietminh quelques jours plus tard). Comme la veille sur Béatrice, les défenseurs sont privés de leur chef dès le début de la bataille. À partir de 6 heures les deux PA du nord sont submergés, ceux du sud tiennent tant bien que mal, mais Gabrielle est en train de vivre ses dernières heures. De Castries décide de contre attaquer à partir du CR Anne-Marie, avec aux ordres du Lieutenant-colonel de Seguin-Pazzis, le 5éme Bawouan, deux compagnies du 1er BEP et deux pelotons de chars. Il semblerait que le but de cette contre-attaque ait été, initialement, de réoccuper Gabrielle et d’y laisser le Bawan, mais devant le manque de mordant des parachutistes Vietnamiens qui s’arrêtent à mi chemin, la désorganisation du CR et l’occupation en force des Viets, elle va se transformer en une simple opération de recueil des survivants de la garnison par les deux compagnies du 1er BEP. Pale de rage devant la mauvaise image donnée par le Bawouan, Botella désarme une partie de ses hommes et les chasse en leur conseillant d’aller s’engager comme coolie ou comme boy chez les légionnaires.

La chute en 36 heures des centres de résistance qui couvrait le nord de la base aéroterrestre a des conséquences sur le moral des troupes. Le Colonel Piroth a passé la nuit à voir ses canons peu à peu neutralisés par les tirs très précis de l’artillerie adverse sur ses positions de batterie (deux tubes de 105, un de 155 et la section de mortiers de 120 de Gabrielle ont été détruits). Il tombe d’un optimiste béat « Un canon Viet ne pourra pas tirer plus de 3 coups avant que je le détruise », à un noir pessimisme. S’estimant responsable du fiasco de l’artillerie, il se suicide, avec une grenade, à l’aube du 15 mars. Par ailleurs, le chef d’état-major de de Castries, le Lieutenant-colonel Keller fait une dépression nerveuse, il se réfugie coiffé de son casque lourd dans la partie la mieux protégée du PC, dont il ne sortira que le 24 mars pour regagner Hanoi par un des derniers avions pouvant décoller sous les obus Viets. Quant à de Castries, s’il fait une vibrante proclamation à ses troupes : « Encore quelques jours et nous aurons gagné, les sacrifices de vos camarades n’auront pas été vains », il adresse simultanément un télégramme à Hanoi dans lequel il dit : « Nous pouvons être disloqués par la prochaine attaque ». À Hanoi, Cogny perdant sa suffisance et retournant sa veste dit en s’adressant à des officiers de son état-major : « Il y a des mois que je répète au Général Navarre que Dien-Bien-Phu est une ratière ». Pour corser le tout, le 17 matin, un message retentit sur le réseau radio du GONO : « Les Thaïs se taillent ». Effectivement, le 3éme Bataillon Thaï quitte les PA Anne-Marie 1 et Anne-Marie 2, les uns pour se replier vers le centre du dispositif, les autres pour se diriger vers les lignes ennemies pour se constituer prisonniers. Il semblerait que, choqués par le bombardement d’artillerie, inquiets pour leurs proches qui sont en territoire Vietminh et impressionnés par la propagande ennemie qui leur promet la clémence de l’oncle Ho, les Thaîs aient pensé que ce n’était plus leur guerre. Les deux PA d’Anne-Marie restants seront rebaptisés Huguette 6 et 7 et passeront sous l’autorité du 2éme REI. Il n’empêche que la perte des PA Anne-Marie 1 et 2, permet aux Viets d’avancer leurs bases feux et d’accentuer la pression sur la piste d’aviation qui va devenir inutilisable.

Un seul point positif, le 16 mars il a fait beau et l’Armée de l’air a pu larguer des recomplètements en munitions et matériels et surtout en renfort le 6éme Bataillon de Parachutistes Coloniaux du Commandant Marcel Bigeard.

33 – L’arrivée de Bigeard et le changement de tactique de Giap.

Si Giap a remporté un succès initial important avec la prise de Béatrice, Gabrielle et la moitié d’Anne-Marie, ses attaques se sont soldées par de très lourdes pertes, environ 2 000 hommes.

Il ne peut pas se permettre de continuer sur ce rythme. Il va donc abandonner son concept tactique «  attaque en force pour victoire rapide » par celui qu’il énonce comme « progression sure pour victoire sure ». C’est ainsi que le 15 mars soir, il ajourne l’offensive et demande à ses hommes d’investir le camp retranché en réalisant une organisation du terrain permettant d’asphyxier les défenses et d’amener ses troupes à la distance d’assaut la plus courte possible. Devant cette accalmie relative des attaques, de Castries va essayer de donner de l’air au camp retranché pour faciliter l’envoi des renforts et le soutien logistique. Le 28 mars, il confie à Bigeard le soin d’aller faire taire l’artillerie sol-air Vietminh déployée à l’ouest du camp retranché autour de Ban Ong Pet et Ban Nam Bo. C’est une opération un peu surprenante : voici un chef de bataillon qui commande une opération mettant en œuvre cinq bataillons et un escadron de chars, appuyée par l’équivalent d’un régiment d’artillerie et des chasseurs bombardiers venant de leur base située à plus de 300 kilomètres, c'est-à-dire un bon commandement de général de brigade. Mais comme le dit Bernard Fall : « Il est vrai qu’il s’agit de Bigeard et qu’on est à Dien-Bien-Phu ». Après 7 heures de combat, le succès est au rendez vous : un millier de Viets hors de combat, 50 prisonniers, 10 canons de DCA détruits, 7 mitrailleuses et 100 fusils récupérés. C’est une victoire plus psychologique que tactique, les Français ont montrés qu’ils étaient capables d’attaquer et de dominer les Viets, mais n’ayant pas les moyens de tenir les hauteurs conquises, ils se replient et comme l’écrit Jean Pouget « Au moment même ou rentraient au camp les compagnies de l’attaque, le dernier avion sanitaire qui se posa à Dien-Bien-Phu, le Dakota de Geneviève de Galard, était touché par l’artillerie vietminh et brulait sur la piste vide ».

Les enseignements tirés de la chute des CR nord et l'arrivée de Bigeard, vont inciter le Colonel de Castries à modifier l'organisation du commandement : s'il garde le commandement nominatif de la forteresse, il en confie la responsabilité de la défense au Lieutenant-colonel Langlais, assisté du Chef de bataillon Bigeard chargé des interventions. Le Lieutenant-colonel Lalande gardant le commandement du secteur sud et d'Isabelle.

IV – La bataille des Cinq Collines et des Huguettes.

La Voix du Viet-Nam le 1er avril : « A cinq heures de l’après midi, le 30 mars, les unités populaires soutenues par l’artillerie lourde ont déclenché leur deuxième vague d’attaque contre le système de défense français sur la façade est de la forteresse. Ce système se composait de cinq positions fortifiées qui, bâties sur cinq collines, défendaient les approches de l’aérodrome et du PC ennemi ». Ces cinq collines dont parle Giap sont : Dominique 1 et 2, tenus par le 3/3 Régiment de tirailleurs algériens ; Eliane 1 et 2 tenus par le 1/4 Régiment de tirailleurs marocains ; Eliane 4 où Bigeard et Botella sont installés avec les compagnies de réserve. Devant l’imminence de l’attaque, Langlais n’ayant pas trop confiance dans les tirailleurs, fait renforcer Dominique 1 par une compagnie du 5éme Bawouan et Eliane 2 par une compagnie du 1er BEP. Le 30 mars, donc, après une quinzaine de jours de remise en condition, Giap et ses troupes repartent à l’attaque. À 17H00 heures les tirs de préparation se déclenchent, d’une part sur Claudine et Isabelle pour neutraliser l’artillerie Française (une pièce de 155 et quatre de 105 sont détruites) et d’autre part sur Dominique et Eliane. La bataille des Cinq Collines vient de commencer. À 18H45, les vagues d’assaut de deux divisions Vietminh, la 318 et la 316, se mettent à avancer derrière le barrage roulant des tirs d’accompagnement ; elles se frayent, à coup d’explosifs, un passage à travers les champs de mines et les réseaux de barbelés. Sur Dominique1, les Algériens se débandent abandonnant la compagnie du 5éme Bawouan qui tiendra jusqu’à 22.00 heures. Sur Dominique 2, les Algériens lâchent pied et refluent en désordre vers la Nam Youm. Leur chef, le Capitaine Garaudeau, restera sur la position avec quelques cadres de son unité, se battra jusqu’au bout et sera fait prisonnier. Les Viets déboulent en force vers la Nam Youm s’ils la franchisent, c’est la fin de Dien-Bien-Phu. Tout repose maintenant sur le petit PA Dominique 3 tenu par une compagnie de tirailleurs Algériens démoralisés et heureusement par les Africains d’une batterie de 105 du 4éme Régiment d’artillerie coloniale commandée par le Lieutenant Brunbrouck. Les artilleurs mettent leur tubes à zéro et prennent de plein fouet les vagues d’assaut Vietminh qui flottent puis se débandent à leur tour. Tandis que Dominique contenait l’assaut de la 308, Eliane subissait une violente attaque de la 316. Les tirailleurs Marocains d’Eliane 1 ébranlés par le bombardement lâchent pied devant les vagues d’assaut et se replient en désordre vers le centre ; le PA tombe à 20H00. Par contre sur Eliane 2, rassemblés autour de leur chef, le Commandant Nicolas, les tirailleurs reculent mais soutenus par la compagnie du BEP, ils contre attaquent et réoccupent leurs positions où ils seront renforcés par une compagnie du 6éme BPC. Simultanément sur Huguette 6 et 7, les légionnaires du 2éme REI se battent toute la nuit sans lâcher un pouce de terrain. À 05H30, les Bodoi de la division 312 se replient en laissant de nombreux cadavres devant les Huguette.

Le 31 mars, de Castries a préparé deux ripostes :

D’abord il demande à Lalande de contre-attaquer à partir d’Isabelle pour soulager Eliane 2. Le 3/3 REI appuyé par les trois chars du Lieutenant Préaud, sort d’Isabelle au lever du jour, à midi, il est bloqué à 2 kilomètres de sa base de départ, il se replie. Isabelle ne peut plus agir au profit de Dien-Bien-Phu, mis à part l’appui d’artillerie,

Ensuite il demande à Bigeard de reprendre Eliane 1 et Dominique 2. Vers 15H00 les deux PA sont reconquis respectivement par le 6éme BPC et le 8éme Choc, mais le Bataillon de Bréchignac attendu n’ayant pu être parachuté, le GONO ne dispose pas des réserves suffisantes pour conserver le terrain. Bigeard ordonne le repli. Dans la foulée, Langlais lui propose de se replier à l’ouest de la Nam Youm. La réponse de Bigeard, en clair sur le réseau radio, est sans équivoque ; « Mon colonel, tant que j’aurai un homme vivant je ne lâcherai pas Eliane ». Il tiendra parole puisque Eliane tiendra jusqu’au 7 mai.

Jusqu’au 4 avril, Giap maintient la pression sur Eliane 2, mais ses bataillons ne gagnant pas un pouce de terrain, il renonce à poursuivre une attaque qui lui coute trop de monde pour des résultats médiocres et revient à la méthode d’étouffement et de grignotage utilisée précédemment. Il doit remplacer les 3 ou 4 000 hommes perdu depuis le début de la bataille et recompléter ses dépôts de munitions et ses réserves de vivres. Il lance une grande campagne politique destinée à redonner du moral à ses troupes. Il lui faudra 25 jours pour refaire ses forces, tout en maintenant la pression sur les défenses du camp retranché et en particulier Huguette 6 qu’il va attaquer avec trois bataillons pendant 15 jours sans pouvoir en entamer les défenses. Parallèlement, les Français vont pouvoir se renforcer : les 3 et 4 avril le 2éme Bataillon du 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes du Commandant Bréchignac a été parachuté, puis les 9 et 11 avril c’est au tour du 2éme Bataillon Etranger Parachutiste du Commandant Liesenfeld d’être largué sur Dien-Bien-Phu. Cet apport de deux bataillons frais va permettre à de Castries de reprendre l’offensive sur Eliane 1, l’occupation par le Vietminh de cette position dominante étant un danger permanent pour les PA de la façade est. L’attaque Française se déclenche le 10 avril : tirs de préparation par la totalité des tubes du secteur centre et d’Isabelle, appui feu de l’Armée de l’air et de l’Aéronavale, assaut au lever du jour de deux compagnies du 6éme BPC, celles des Lieutenants Trapp et Lepage, appuyées par des lance-flammes. À midi Eliane est réoccupée, Bigeard relève les compagnies d’attaque par deux compagnies du 1er RCP. Mais Giap est décidé à payer le prix qu’il faut pour ne pas laisser Eliane 1 aux mains des Français, à 18H00 il engage un régiment à trois bataillons de la division 316 qui vers 21H00 coiffe le point d’appui. Bigeard est décidé à rendre coup pour coup, il lance ses dernières réserves dans la bataille : le 1er BEP et le 5éme Bawouane. Le 1er BEP commence à gravir la colline au pas légion en chantant à pleins poumons le chant du bataillon, paroles Françaises sur mélodie germanique « Contre les Viets, contre l’ennemi, partout où le combat fait signe, soldats de France, soldats du pays, nous remonterons vers les lignes ». Les petits Vietnamiens du Bawouane qui les suivent n’ont pas encore de chant de tradition, alors pour se donner du cœur au ventre, ils entonnent la Marseillaise. Spectacle irréel, sous l’éclairage des lucioles de l’Armée de l’air, que cette Marseillaise retentissant dans la cuvette de Dien-Bien-Phu, chantée par des Vietnamiens montant à l’assaut d’autres Vietnamiens. À 02H00 les Français sont de nouveau maitres d’Eliane 1, et ils s’y maintiendront pendant vingt jours et vingt nuits.

S’il est difficile d’affirmer que Giap ait fait fusiller le colonel responsable du secteur, certaines confidences ou réflexions de soldats Vietminh faites ultérieurement à des officiers prisonniers sont de bons indices sans être une preuve formelle. Il n’empêche que la manière dont certains « bodoïs » levèrent les bras devant les paras du 6éme BPC, obligea Giap à durcir sa reprise en main. Cela va rapidement porter ses fruits car, dès le 15 avril, Huguette 6 est complètement investie et impossible à ravitailler. De Castries se résout à évacuer la position. Le Capitaine Bizard et ses 120 hommes du 5éme Bawouane se lancent le 17 avril, dimanche de Pâques, dans un 1 500 mètres steeple par-dessus les tranchées Viets le long du terrain d’aviation. Ils ne seront qu’une soixantaine à atteindre Huguette 1, qui sera à son tour assiégée et submergée dans la nuit du 22 au 23 avril malgré une défense opiniâtre des légionnaires de la 13éme DBLE.

La chute de Huguette 1 est un coup dur pour de Castries, car elle diminue la surface de recueil des parachutages, la moitié des colis risquant de tomber chez l’ennemi. Il décide donc de reprendre Huguette 1, malgré l’avis contraire de Langlais et Bigeard qui pensent que même si l’on réussit à reconquérir l’objectif, il ne sera pas possible de le conserver, faute d’effectifs.  Bigeard monte l’opération, mais en laisse l’exécution au Commandant Liesenfeld et à son 2éme BEP. De nombreuses raisons sont mises en avant pour justifier cette décision ; on dira notamment que Bigeard ne voulait avoir aucune responsabilité dans une opération qu’il n’approuvait pas. Bigeard, quant à lui, soutient que cette opération étant du niveau bataillon, Liesenfelt lui en aurait voulu de l’avoir sur le dos. Il donne ses instructions aux commandants de compagnies du BEP et au peloton de chars, coordonne l’action de l’appui aérien et de l’artillerie et se retire pour prendre un peu de repos.  « À 15H00 le général me fait réveiller », écrit Bigeard, il me dit : « J’ai l’impression que l’attaque manque de punch, va voir ce qui se passe. » Je file sur Huguette 2, Liesenfelt dans son abri me dit tranquillement : « Ca doit coller, je ne reçois rien de mes unités ». « Je hurle de colère, la fréquence de son poste était décalée, l’action du bataillon n’a pas été coordonnée. Deux compagnies sont clouées à 50 mètres d’Huguette 1, c’est foutu. » Bigeard organise le décrochage, le 2éme BEP, dernière unité de réserve du GONO, a perdu un capitaine, trois lieutenants, sept sous-officiers et soixante légionnaires dans l’échec de l'opération. Cette relation, par Bigeard, de la contre-attaque est contestée par Pierre Sergent, dans son ouvrage « Le 2éme BEP en Indochine ». Il pense que Langlais et Bigeard ne sont pas exempts de reproches dans cette affaire, qui a été mal montée en particulier sur le plan des délais de mise en place et de la coordination des appuis. Toujours est-il que dès le lendemain ce qui reste des deux BEP sera fusionné en un Bataillon de marche de légionnaires parachutistes aux ordres du Commandant Guiraud chef de corps du 1er BEP. Liesenfeld, s'estimant accusé à tort, quittera l'Armée peu de temps après son retour d'Indochine.

V – Les derniers combats. 1er au 7 mai.

Avec la perte d’Huguette 1, la chute du camp retranché semble inéluctable. La garnison est parvenue à la limite de ses capacités de résistance.

Le 30 avril, la garnison ne compte plus, au maximum, qu’environ 5 000 combattants, plus ou moins valides, fatigués et mal nourris, à opposer aux 30 000 Bodoïs de Giap.

L’attaque générale qui va sonner le glas de Dien-Bien-Phu se déclenche le 1er mai à 17H00. Le scénario est immuable, préparation d’artillerie suivie à 20H00 par l’assaut des divisions 312 et 316 à l’est, 308 à l’ouest. Dominique 3 et Huguette 5 tombent respectivement à minuit et 02H00. Sur Eliane1, les parachutistes du Commandant Bréchignac se battent à 1 contre 10, tiennent jusqu’à l’aube, les survivants se repliant sur Eliane 4.

Dans la nuit, une compagnie du 1er Bataillon de Parachutistes Coloniaux a été larguée, elle sera suivi le 4 mai par une deuxième compagnie, celle du Capitaine Jean Pouget, ancien aide de camp du Généchef, qui a demandé à rejoindre une unité de combat ; écoutons le récit qu’il fait de son arrivée. « Le Colonel de Seguin-Pazzis, chef d’état-major, m’accueille et me décrit en quelques mots la situation sur la carte murale. Dans un angle, un haut parleur grésille doucement. Soudain une voix appelle : «  Envoyez les renforts …. Je vous répète que la situation est très confuse. Les Viets ont pris pied sur le PA. Envoyez des renforts ». C’est Huguette 4, me dit Pazzis, nous attendions cette attaque. Le PA est tenu par Luciani avec 80 légionnaires du BEP et quelques Marocains.

Quelqu’un a du aller prévenir le général, car de Castries est entré immédiatement. Il se tourne vers Pazzis et d’un coup de menton indique le haut parleur

C’est Huguette 4, n’est ce pas ?

Oui, mon Général, les Viets ont entamé les défenses nord.

Artillerie ?

Ils ont un DLO, mais les batteries d’Isabelle sont matraquées par les canons Viets.

Bigeard est prévenu ?

Oui mais il n’a plus de réserves. Une section de Marocains va essayer d’atteindre le PA pour le renforcer ».

Dans le haut parleur la voix reprend crescendo, donnant une impression d’angoisse qui masque mal la peur : « Ici Huguette 4. Le Capitaine Luciani a été touché à la tête. Nous restons une dizaine de défenseurs autour du PC. Nous attendons les renforts…où sont les renforts ? Les Viets attaquent, je les entends, ils viennent vers moi dans la tranchée… ils sont la ». Celui qui parlait était un lieutenant du 4éme RTM. Il avait hurlé les derniers mots dans une sorte d’appel, en vérité un cri de mort qui fit se dresser tous ceux qui écoutaient. Le lieutenant venait d’être tué. «  Tu vois, me dit de Castries, un PA vient de tomber. Il n’y a plus rien à faire… la peau de chagrin se rétrécit ».    

À partir du 5 mai, le Vietminh intensifie les bombardements, les « orgues de Staline » venant renforcer l’artillerie classique. L’effet dévastateur des roquettes et des obus est renforcé par la pluie qui inonde les tranchés et favorise les éboulements.

Le 6 mai le temps clair permet un important parachutage de vivres et de munitions et un appui aérien conséquent : 50 bombardiers B.26 et 50 chasseurs straffent les positions Viet dont l’artillerie sol-air reste muette pour ne pas se faire repérer. Mais en fin d’après midi, l’artillerie de Giap se déchaine, tout le camp semble en flammes, les défenseurs se terrent dans leurs tranchées et leurs abris qui s’écroulent. A 21H30, c’est le début de l’attaque générale, le CR Isabelle n’a plus qu’un obusier de 105 pour appuyer le réduit central. À 23H00, une charge d’une tonne ce TNT, placée sous Eliane 2 dans un tunnel creusé par l’ennemi explose, décalottant le sommet de la colline. Une résistance acharnée continue cependant sur ce PA jusqu'à l’aube.

Le 7 mai matin, les Dominique et les Eliane sont tombés, à 10H00 les Viets déferlent sur le centre du dispositif et malgré le « baroud d’honneur » des derniers combattants, envahissent les abris regorgeant de blessés qui sont fait prisonniers en même temps que les valides.

Sur Eliane 4, Brechignac et Botella, tiennent encore avec une poignée de parachutistes du 1er RCP et du Bawan, sans munitions et au milieu des blessés. À 09H30, Brechignac appelle Bigeard : « Bruno de Brèche. C'est la fin. Ne matraquez pas il y a trop de blessés. »

Quelques secondes plus tard, c'est au tour de Botella :

« Bruno de Dédé. C'est fini. Ils sont au PC. Adieu. Dis au gars Pierre qu'on l'aimait bien. » Et une dernière fois sur les ondes retentit le cri de guerre des paras : «  Hip, hip, hip. » Puis c'est le silence.

Aux environs de 10H00, le Général de Castries s'entretient par radio avec le Général Cogny. Il lui fait un bref compte rendu de la situation. Cogny ponctue les mauvaises nouvelles en grommelant des « oui ». Pendant cette conversation, ce qui reste du camp retranché se désagrège. Les derniers à tirer sont les quadritubes de 12,7 du Lieutenant Redon qui continuent à tailler en pièces les Bodoïs qui se mettent en place sur la rive gauche de la Nam Youm pour l'assaut final. L'opération d'exfiltration nommée « Albatros » et renommée « Percée de sang » par Bigeard n'aura pas lieu; elle aurait peut-être sauvé une poignée d'hommes au prix du massacre de la majorité des survivants.

À 17H30 a lieu le dernier contact radio entre de Castries et le Général Bodet, Cogny intervient pour ce qui deviendra la « controverse du drapeau blanc ». Quelques minutes plus tard, la voix anonyme d'un transmetteur annonce : « Dans cinq minutes tout va sauter. Les Viets ne sont plus qu'à quelques mètres. Salut à tous ».

Les Bodoïs se répandent à travers les défenses Françaises qui ne tirent plus, ils atteignent le PC GONO. Le Capitaine Ta Quang Luat pénètre dans l'abri en criant « Où est de Castries ». Le général les attend dans son bureau, debout, très droit, impeccable dans son uniforme kaki clair, son calot rouge sur la tête, la poitrine barrée de décorations. Il se présente et, selon un journaliste russe présent, demande l'autorisation de s'adresser une dernière fois à ses hommes pour leur ordonner de cesser le combat. Le capitaine lui répondit : « C'est inutile ils n'ont pas attendu vos ordres pour se rendre ». De Castries et son état -major sortent de l'abri à la queue-leu-leu, au moment où trois soldats Vietminh sont en train de planter le drapeau rouge à l'étoile d'or sur le toit du PC. C'est comme un passage de consigne anticipé entre la France et le Vietminh.

À 18H30, sur Claudine, le Chef de bataillon Nicolas entouré d'une poignée de tirailleurs Marocains, voit apparaître à moins de quinze mètres de lui, derrière un petit drapeau blanc noué au bout d'un fusil, la tête casquée d'un soldat Vietminh:

Vous ne tirez plus, dit en français le soldat.

Non je ne tire plus, répond Nicolas.

Donc c'est fini ?

Oui c'est fini.                                                                                                                      

Alors les soldats, amis et ennemis, sortent des tranchées. Le silence est accablant.

Dans la nuit du 7 au 8 aura lieu la tentative de sortie d'Isabelle, avec les Thaï du Lieutenant Michel-Levy, les légionnaires du Capitaine Michot, les tirailleurs Algériens du Commandant Jeancelle et les équipages de chars du Lieutenant Préaud, elle se soldera par un échec. À 01H50, un avion qui tourne au dessus de la vallée, intercepte et retransmet à Hanoï le message suivant : « Sortie manquée - stop - ne peut plus communiquer avec vous - stop et fin ». Le 8 à 13H00, l'Armée de l'air signale que des colonnes de prisonniers quittent la vallée en direction du nord.

VI – Le sort des prisonniers

Ils sont environ 9 000, dont un bon nombre de blessés à se diriger vers les camps de prisonniers du Vietminh pour y  bénéficier de la «  clémence de l'oncle Ho ». Les blessés les plus graves et inaptes à la marche, soit environ 900, sont resté à Dien-Bien-Phu avec certains médecins de la garnison et Geneviève de Galard. Ils seront évacués sur Hanoï par avion, fin mai, au cours d'une opération supervisée par la Croix Rouge. Les autres prisonniers, blessés censés pouvoir marcher ou indemnes souvent épuisés par 57 jours de combat, entament la longue marche de 6 ou 700 kilomètres, qui va les mener par étapes de 20 à 30 kilomètres, vers les camps de rééducation où ils abandonneront leur « livrée de mercenaire du colonialisme » pour revêtir la « blanche hermine de soldat de la paix ». Combien sont tombé d'épuisement sur la piste, faute de soins et d'une nourriture suffisante, combien sont morts une fois arrivés au camp ? Ils étaient donc le 8 mai, 8 600 prisonniers à s'engager sur la piste menant aux camps, en septembre, soit quatre mois plus tard le Vietminh en rendra 3 300 ; le calcul est simple cela correspond à un taux de pertes de 60% en quatre mois, c'est à dire un taux de pertes jamais atteint pour des prisonniers de guerre censés être protégés par la Convention de Genève. À aucun moment dans ses Mémoires, le Général Giap n'aborde le problème des prisonniers et des camps. Il parle brièvement des blessés restés à Dien-Bien-Phu, je lui laisse la parole : « À Dien-Bien-Phu, plus de 1 000 blessés étaient entassés depuis près de deux mois dans des alvéoles creusées sous la terre, étouffantes et grouillant de vermine. La priorité pour eux était de respirer de l'air pur. Nous décidâmes de les faire sortir de l'hôpital souterrain et de les installer dehors. Ainsi ils purent s'allonger à leur aise sur des lits disposés sous des tentes faites de voilures de parachutes multicolores, regarder la voute du ciel bleu et jouir pleinement du vent frais venant du champ. » C'est tout ce que le Général Giap trouve à dire au sujet du traitement des prisonniers dont il était responsable de la survie. On peut et on doit pardonner, on peut et on doit se réconcilier après une guerre, mais je pense, très objectivement, que le comportement du Général Giap mérite de rester, quoiqu'en ont dit certains lors de son récent décès, une tache indélébile sur son honneur de soldat.  

Le 8 mai 1954, le lendemain de la chute de Dien-Bien-Phu, s'ouvrait dans le Palais de la Société des Nations à Genève, la Conférence internationale sur la question indochinoise, qui allait mettre fin à la présence Française en Indochine et entamer ce cycle de huit années (1954-1962) au cours duquel allait disparaître ce qui fut l' « Empire Français ».

Conclusion.

La bataille de Dien-Bien-Phu, compte tenu de son issue fatale, a donné lieu à de nombreuses controverses : Gouvernement contre Haut commandement, Général Navarre contre Général Cogny, Général de Castries contre Colonel Langlais, etc. Sans entrer dans ces querelles, je citerai quand même trois raisons que l'on peut considérer comme faisant partie des causes de la défaite :

1°- Tout d'abord le choix de Dien-Bien-Phu pour y livrer bataille. Il s'agit au début de couvrir le Laos en barrant les directions de Laïchau et Louang Prabang, ce qui est un peu aléatoire, les divisions Vietminh ayant montré leur aptitude à passer partout et donc à contourner un camp fortifié. Il semble que peu à peu, Navarre se soit fait à l'idée que DBP pouvait inciter Giap à livrer bataille en rase campagne et que l'occasion serait belle d'écraser ses divisions sous les feux de nos canons et de nos avions. Cette idée peut effectivement paraître séduisante, depuis le début de la guerre d'Indochine on court après un ennemi le plus souvent insaisissable cette fois ci on va se battre les yeux dans les yeux. Ce faisant, on oublie un peu vite les enseignements du désastre de la RC 4 en 1950.

2°- La mauvaise appréciation des possibilités du Vietminh par les états-major Français, elle porte essentiellement sur deux points :

  • Les Français ne croient pas que l'adversaire sera capable d'amener une artillerie importante à DBP et que compte tenu de la topographie de la vallée, leurs canons seront à vue des observateurs Français et donc facilement neutralisés grâce en particulier à la batterie de 155mm ;
  • Les Français ne pensent pas que Giap puisse ravitailler un corps de bataille important à partir de la frontière chinoise, qu'il sera vite à cours de munitions et incapable de mener dans la durée un combat de haute intensité.

3°- Installée à 300 kilomètres du Delta, au milieu de la « zone Viet », la garnison de DBP dépendait totalement de la piste d'aviation, sa neutralisation entrainera le ravitaillement et l'envoi de renfort uniquement par largage et interdira toute évacuation des blessés. Par ailleurs, une exfiltration terrestre sur 300 kilomètres à travers les divisions Vietminh et dans un milieu hostile étant peu envisageable, la garnison devait vaincre ou mourir sur place.

On peut formuler d'autres critiques, par exemple sur le choix des unités, sur l'organisation du commandement etc., etc. mais il est toujours facile de refaire une bataille soixante ans plus tard.

Mon but, en présentant ce soir cette conférence, était essentiellement de rendre hommage à ceux qui combattirent dans la cuvette de Dien-Bien-Phu, qu'ils en soient sortis ou qu'ils y dorment de leur dernier sommeil et je voudrais en conclusion citer ces quelques lignes tirées du rapport de la Commission d'enquête sur les combats de Dien-Bien-Phu présidée par le Général Catroux en décembre 1955 : «  La Commission manquerait à son devoir si, au terme de ses travaux, elle ne rendait pas un juste et plein hommage aux cadres et aux troupes des forces terrestres, maritimes et aériennes qui, directement ou indirectement, défendirent Dien-Bien-Phu pendant 57 jours et 57 nuits, sans que leur cœur défaillît. Si leur fermeté d'âme, leur esprit de sacrifice et leur fidélité à l'honneur et au devoir n'ont pu leur épargner une défaite dont les causes les dépassèrent, leurs vertus militaires ont, du moins, inscrit la défense de Dien-Bien-Phu au nombre des actions de guerre glorieuses et mémorables, dont ils ont le droit de s'enorgueillir et dont la Nation doit leur être reconnaissante ».

 

bandeau-tarnetgaronne

 

Flash-01

derniereminute

02806369
Aujourd'hui
Hier
Semaine
Mois
661
3266
12623
83875

Votre IP : 54.80.169.119
Date & Heure Serveur : 2017-11-23 05:11:31
23/11/2017
HORLOGE
Heure :
Free business joomla templates