00 La bataille de la Marne

La bataille de la Marne - La mort de Charles Péguy

par le Général Pachabeyian

Pachabeiyan 00 
Diapositive1 Le 28 juin 1914, l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d'Autriche-Hongrie se rendait pour une inspection militaire à Sarajevo, capitale de la Bosnie-Herzégovine, devenue province autrichienne en 1879, après plusieurs siècles passés sous le joug ottoman. Cette visite qui coïncidait avec la célébration de leur fête nationale fut ressentie par les Serbes comme une provocation autrichienne, compte tenu des contentieux territoriaux entre ces deux états.
Diapositive2 Après avoir échappé avec son épouse à un attentat à la bombe dans la matinée, l'archiduc tombait dans l'après-midi sous les balles de Gavrilo Prinzip, un jeune étudiant serbe de Bosnie. Les suites de cet attentat furent tragiques, l'Autriche jugeant la Serbie responsable de cet assassinat, lui adressait un ultimatum assorti de conditions volontairement inacceptables.
Diapositive3  Le rejet de l'ultimatum autrichien par la Serbie et le jeu des alliances allaient alors entrainer dans la guerre successivement la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et le Royaume Uni. Le samedi 1er août dans l'après -midi, en réponse à « l'état de danger de guerre » décrété par l'Allemagne, le gouvernement français décide la mobilisation générale. Partant de Notre Dame de Paris le tocsin sonne dans toutes les églises de France tandis que l'on colle sur les édifices publics les affiches officielles aux deux drapeaux tricolores entrecroisés.

 Je vais m'arrêter quelques instants sur quatre personnages : trois inconnus et un célèbre. Les trois inconnus sont trois frères réunis à Paris dans l'appartement de l'un d'entre eux. Quand le tocsin résonne et que les cris « c'est la guerre... à Berlin... Alsace Lorraine française... etc.  » se font entendre dans la rue, les trois hommes se lèvent et entonnent, sans joie ni allégresse, mais avec gravité et détermination, le « Chant du départ : la République nous appelle … un Français doit vivre pour elle, pour elle un Français doit mourir ». Qui sont ces 3 hommes qui s'apprêtent à partir à la guerre en entonnant un chant patriotique ? Le premier, Antoine de Rosa, 33 ans, est caporal au 26° Bataillon de Chasseurs, il ne lui reste que moins d'un mois à vivre puisqu'il sera tué le 6 septembre à Saint André de Heippes dans la Meuse ; le second, Joseph de Rosa, 28 ans, est adjudant au 22° Régiment de Dragons, il sera tué le 28 juin 1915 à Neuville Saint Vaast dans le Pas-de-Calais ; le troisième, François de Rosa, 31 ans est sergent à la compagnie du Génie de la 70° Division d'Infanterie, il survivra, heureusement, aux quatre années de guerre, je dis heureusement car comme c'était mon grand-père, s'il avait connu le sort de ses deux frères je ne serais pas parmi vous ce soir.

Diapositive4  Si je met en scène ces trois militaires mobilisés, c'est parce qu'ils me semblent représentatifs de ces 4 millions d'hommes qui quittent ensemble la ferme, le bureau ou l'usine, en cet été 1914, pour aller faire une guerre dont 1 350 000 ne reviendront pas.

 Ils en sont représentatifs, d'abord parce que bon nombre de familles françaises seront, comme la leur, endeuillées par la perte d'un ou plusieurs de leurs membres. Ensuite parce que leur comportement devant l'annonce de la guerre corrobore les témoignages de l'époque faisant ressortir ce sens des responsabilités et cette résolution dont nos aïeux faisaient preuve en partant pour le combat. Un siècle plus tard, les Français donnent l'impression de s'intéresser à l'histoire de ce conflit, mais en ressentant un certain malaise devant cette unanimité patriotique qui se révèle en ces premiers jours d'août 1914. Pas un parti politique ne condamne la mobilisation, pas un syndicat ne songe à l'entraver, les crédits pour la guerre sont votés à l'unanimité, la proportion de réfractaires évaluée par les prévisions officielles à 13% ne dépasse pas 1,5% des mobilisés. Cette acceptation de la guerre, cette union nationale surprennent le Français de 2014 qui a du mal à s'imaginer, en uniforme et les armes à la main, mourant dans une tranchée ou au coin d'un bois au nom de la Patrie ou d'un quelconque autre idéal. Ce sentiment de patriotisme et d'esprit de sacrifice, étant devenu étranger à bon nombre d'entre nous, nous avons tendance à le nier chez nos anciens en parlant de propagande, de bourrage de crane, de mise en scène, comme si nos grands parents n'avaient pas eu le droit de considérer qu'ils avaient reçu de ceux qui les avaient précédés un patrimoine, la France, qu'ils devaient préserver pour le transmettre, à leur tour, aux générations suivantes. C'est ce qu'on leur avait appris dans la famille, à l'école et à l'église, c'était la conception même de leur vie d'homme et de citoyen. Par ailleurs, les ouvrages et articles concernant la guerre accordent surtout leur attention aux histoires individuelles (témoignages familiaux, artisanat dans les tranchées, lettres de poilus ... ) ou concernant des groupes restreints de combattants ( les fusillés, les soldats de tel régiment ou de tel village, les soldats des troupes africaines....) ou bien encore le rôle économique des femmes dans la guerre. La dimension purement militaire et opérationnelle suscite par contre un certain désintérêt, comme si la guerre se limitait à l'étude de la souffrance des hommes dans les combats, sans essayer de comprendre l'enchainement des faits qui ont conduit ces mêmes hommes dans cette situation . C'est pourquoi, en cette année du centième anniversaire du déclenchement de la 1ére Guerre Mondiale, il m'a semblé opportun d'aborder ce conflit sous l'angle des opérations   (sans tomber pour autant dans les travers de l' « Histoire-bataille »)et de vous en présenter les débuts et en particulier la bataille de la Marne .

Mais revenons pour l'heure à ce 1er août où dans la banlieue sud de Paris, un homme assis à son bureau travaille à une étude sur « Descartes et la philosophie cartésienne »dont il a entrepris la rédaction quelques semaines auparavant.

Diapositive5 Quand les cloches de l'église de Bourg-la-Reine se mettent à sonner le tocsin à toute volée, la plume de Charles Péguy reste suspendue au milieu d'une phrase qui ne sera jamais terminée et qui pour beaucoup reste une énigme: « Le catholique ne consulte les poteaux indicateurs que pour les consulter. Les protestants... ».L'œuvre littéraire de Charles Péguy s'arrête sur ces mots. Charles Péguy est né dans un milieu très modeste, orphelin de père des suites de la guerre de 1870, il a été élevé par une mère rempailleuse de chaises; boursier de la République au Collège Sainte Barbe, brillant étudiant à l'École Normale Supérieur, il collabore d'abord à la « Revue socialiste » et fonde une librairie.

 Lorsque éclate l'affaire Dreyfus, il s'engage avec passion aux côtés de Jaurès et de Zola. S'éloignant peu à peu du socialisme qu'il trouve trop matérialiste, il lance sa propre revue les « Cahiers de la Quinzaine ».L'affaire de Tanger, en 1905, qui oppose la France à l'Allemagne dans la conquête d'intérêts au Maroc, crée chez lui un déclic nationaliste. Parallèlement il redécouvre le christianisme, semble-t-il, lors d'un pèlerinage à la cathédrale de Chartes. Cette double évolution sera consacrée dans ses œuvres, en particulier « Notre Patrie », « Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc » et son immense poème « Ève ».

Diapositive6 Cet homme de 41 ans qui aurait du être affecté dans un emploi administratif ou dans une unité territoriale, a insisté, voire même intrigué, pour rester dans une unité combattante; il endosse donc, ce jour la, son uniforme de lieutenant du 276éme Régiment d'Infanterie qu'il ne quittera plus jusqu'à sa mort. Il se rend à Paris pour prendre congé de ses amis et en particulier d'Henri Bergson, son maître comme il disait, auquel il demande de prendre soin de ses enfants s'il devait ne pas revenir de la guerre, puis il rejoint son unité à Coulommiers.

Laissons le lieutenant Charles Péguy prendre place au sein de la 19éme compagnie du 276éme Régiment d'Infanterie de réserve et se préparer à entrer en campagne. Intéressons nous maintenant, aux deux acteurs qui dans quelques jours vont s'affronter, l'Armée française et l'Armée allemande.

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I - Le déploiement des armées.

   Les deux armées se déploient en fonction de leur stratégie respective: à savoir pour les allemands le plan Schlieffen, et pour les français le plan XVII .

11 – Le plan Schlieffen, tire son nom du comte von Schlieffen chef du grand état-major allemand entre 1891 et 1906.

Diapositive7 S'inspirant d'Hannibal et plus encore de Napoléon et de Clauswitz, il préconise une manœuvre d'enveloppement basée sur la surprise et la rapidité et exigeant pour son exécution la traversée de la Belgique par une puissante aile marchante formant la droite du dispositif allemand. On dit d'ailleurs que les dernières paroles de von Schlieffen sur son lit de mort furent: « Renforcer l'aile droite ».

En fait, le successeur de Schlieffen, le général Helmuth von Moltke, neveu du vainqueur de 1870, va modifier légèrement le plan, car craignant une offensive française en Lorraine, il va renforcer son centre aux dépens de l'aile droite. Il aligne donc deux armées, la VI° et la VII°,en défensive au sud de Metz et un bloc de cinq armées, ce qui est déjà beaucoup, les I°, II°, III°, IV° et V°armées, qui partant d' une base de départ située entre Thionville et Liège, réalisera un gigantesque coup de faux pour envelopper les armées françaises et les forcer à capituler pour pouvoir ensuite retourner la totalité des moyens contre la Russie, évitant ainsi la guerre sur deux fronts, cauchemar de la pensée militaire allemande de l'époque.

12 – Le plan XVII, ainsi nommé parce qu'il est le dix septième depuis 1875, est plus un plan de déploiement et de concentration des forces qu'un véritable plan d'opérations.

Diapositive8 Il sera d'ailleurs complété le 8 aout par une Instruction générale à l'attention des commandants d'armées émise par le général Joffre, chef d'état-major de l'Armée et commandant en chef. Cette instruction met en évidence, d'une part la mauvaise estimation par le commandement français de l'ampleur du débordement allemand à travers la Belgique et d'autre part des ordres d'offensive à outrance sans conception de manœuvre bien établie, qui donnent l'impression qu'il faut attaquer partout sans trop de discernement.

 

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II – La Bataille des frontières.

Jusqu'au 15 août, Joffre et Moltke vont appliquer les plans prévus.

Diapositive9 Pénétrant en force en Belgique, la 1ère Armée de général von Kluck marche sur Bruxelles, puis en direction de Lille. La 2éme Armée de von Bülow se dirige vers Namur puis en direction de Valenciennes. L'armée belge, rapidement dépassée se replie vers Anvers, mais les secteurs fortifiés ( en particulier Liège, Namur et Charleroi) résistent en immobilisant des unités allemandes.

 Le 15 août, devant les demandes réitérées du général de Lanrezac, commandant la 5éme Armée, rendu inquiet par le volume de l'ennemi en face de lui, Joffre entreprend un timide glissement de son   dispositif vers le nord-ouest. Il n'a cependant toujours pas perçu l'importance de la manœuvre allemande en Belgique et décide le 18 août d'attaquer en Lorraine avec les 1ére et 2éme Armées ( Généraux Dubail et de Castelnau), au Luxembourg avec la 3éme Armée  (Général Ruffey ) et dans les Ardennes avec la 4éme Armée (Général de Langle de Cary ). L'offensive en Lorraine tourne court, en 48 heures les armées françaises sont contraintes au repli sur le Grand Couronné de Nancy et sur les défenses de la Meurthe.

Diapositive10 L'offensive en direction du Luxembourg et des Ardennes belges se solde également par des échecs après des combats de rencontre dans lesquels les allemands se montrent tactiquement supérieurs aux français. En effet, les Allemands, peu de temps avant la prise de contact, s'arrêtent sur un terrain favorable, déploient leurs canons et leurs mitrailleuses et attendent l'infanterie française qui arrive au contact sans ses appuis et se lance, baïonnette au canon à l'assaut d'un ennemi posté qui l'attend de pied ferme. Deux revers dramatiques viennent illustrer cette différence de tactique.

 Le 22 août, une division du Corps d'Armée Colonial, après avoir dépassé l'agglomération belge de Rossignol, atteint les lisières de la forêt de Neufchateau d'où elle est surprise par l'infanterie allemande dissimulée dans les sous bois qui fusille à bout portant la 5° Brigade lui infligeant dans la journée près de 3000 hommes de pertes, dont le lieutenant Ernest Psichari, du 2éme Régiment d'Artillerie coloniale, auteur du «  Voyage du centurion » et de « L'appel aux armes » qui est tué au milieu de ses artilleurs. Ce même jour, quelques kilomètres plus à l'ouest, la 66° Brigade du 17éme corps d'armée de Toulouse, traversant une masse boisée à hauteur du village de Bertrix , se fait surprendre, essaie de se dégager dans un assaut désespéré mais se fait pratiquement anéantir par l'artillerie allemande. Des 3350 hommes du 11éme Régiment d'Infanterie de Montauban , il ne reste en fin de journée que 520 survivants. Même si ce 22 août, le drapeau du 13° Régiment d'infanterie allemand, pris à Saint Blaise par les soldats du 1° Bataillon de Chasseurs, flotte comme trophée à une fenêtre du ministère de la Guerre rue Saint Dominique à Paris, ces journées sont celles d'un désastre militaire.

Diapositive11 Ainsi, le 24 août, Joffre est un général battu, il a perdu 130 000 soldats, tués, blessés, ou prisonniers, et il est contraint d'ordonner la retraite générale à ses armées. L'armée française n' a pas réussi à prendre valablement l'initiative stratégique, Joffre le reconnaît, d'ailleurs, dans un message adressé au gouvernement dans lequel il justifie son échec par le manque de capacité offensive de ses troupes. Il écrit en particulier: « Force est de se rendre à l'évidence, nos corps d'armée n'ont pas montré en rase campagne les qualités offensives que nous avaient fait espérer les succès partiels du début... », mais il ajoute et cela explique ce qui va se dérouler les jours suivants: « Notre but doit être de durer le plus longtemps possible en nous efforçant d'user l'ennemi et de reprendre l'offensive le moment venu ».

  Joffre a donc vu s'écrouler son plan, démentir ses renseignements, infirmer ses ordres. Mais comme le dit Charles de Gaulle, dans « La France et son armée »: « Ce fut la fortune de la France que Joffre, ayant mal engagé l'épée, ne perdît point l'équilibre. Il avait cru, d'abord, aux doctrines d'école, assez pour adopter tel quel le plan qui en procédait. Mais, discernant que le recours n'était qu'en lui même, il s'affranchit des théories et dresse contre l'événement sa puissante personnalité ». La réaction de Joffre s'inscrit dans deux types de mesures. Tout d'abord il constate et remet en cause la propension des chefs, aux différents niveaux, à engager leurs unités sans appuis et souvent trop loin des objectifs qu'ils se sont eux mêmes fixés. Dès le 24 août, il fait rédiger une note aux commandants d'armées à diffuser jusqu'aux plus bas échelons, il y revient sur la notion d'offensive à tout prix, il écrit: « Chaque fois que l'on veut conquérir un point d'appui, il faut préparer l'attaque avec l'artillerie, retenir l'infanterie et ne la lancer à l'assaut qu'à une distance où on est certain de pouvoir atteindre l'objectif. Toutes les fois que l'on a voulu lancer l'infanterie à l'attaque de trop loin, avant que l'artillerie ait fait sentir son action, l'infanterie est tombée sous le feu des mitrailleuses et a subi des pertes qu'elle aurait pu éviter ». C'est le mérite de Joffre d'avoir su tirer très rapidement des enseignements de la bataille en cours et d'avoir diffusé des consignes simples et claires moins de quarante huit heures après les premiers engagements. Le deuxième type de mesures concerne ce que l'on appelle « le limogeage des généraux », c'est à dire que les généraux dont les insuffisances ont abouti à de graves échecs dans la conduite des opérations sont relevés de leur commandement et affectés à Limoges, le Gouvernement ne voulant pas les voir à Paris ou dans leur ville de résidence. Ce « limogeage » concerne une soixantaine d' officiers généraux, dont 3 commandants d'armée, 7 commandants de corps d'armée, 34 commandants de divisions, 14 commandants de brigade. Les officiers nommés en remplacement ont été, semble-t-il, bien sélectionnés car ils connaitront, le plus souvent, de brillantes carrières; par exemple les 3 nouveaux commandants d'armée, Foch, Franchet d'Espérey et Maunoury, seront élevés à la fin du conflit à la dignité de Maréchal de France. On peut également cité le cas de Philippe Pétain, colonel à la retraite en avril 1914, commandant de brigade le 31 août, commandant de division le 14 septembre, commandant de corps d'armée en octobre, avant de prendre le commandement de la 2éme Armée en 1915. Cette inadéquation entre l'homme et la fonction relevée chez nombre de généraux semble tenir pour l'essentiel à deux facteurs. Tout d'abord on a rappelé au service actif des généraux d'un âge respectable ( 68 ans pour certains) pour encadrer l'armée de mobilisation au lieu d'effectuer des promotions internes. Ensuite une certaine méfiance dont a fait preuve le pouvoir politique envers l'Armée, depuis l'affaire Dreyfus et la querelle religieuse, l'a quelques fois conduit à choisir les généraux en fonction de leur attachement supposé à la République et à la laïcité, et non pas en fonction de leurs compétences militaires.

Diapositive12  Pendant cet épisode de la « Bataille des frontières », le 276éme Régiment d'Infanterie du Lieutenant Péguy, n'a pas été engagé. Il a quitté Coulommiers le 10 août et après 27 heures de train a rejoint Saint Mihiel. Le régiment reste en Lorraine jusqu'au 28 août, date à laquelle il embarque à Lérouville, pour rejoindre la 6éme Armée du général Maunoury, en cours de mise sur pied. Sans doute, au moment de quitter cette Lorraine, pour lui pleine de symboles, Charles Péguy aura-t-il murmuré ces vers que quelques années auparavant il avait mis dans la bouche de Jeanne d'Arc faisant ses adieux à la Meuse pour suivre son destin :

                             Adieu, Meuse endormeuse et douce de mon enfance,

                             Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.

                             Meuse, adieu: j'ai déjà commencé ma partance

                             En des pays nouveaux où tu ne coules pas.

                             Voici que je m'en vais en des pays nouveaux:

                             Je ferai la bataille et passerai les fleuves;

                             Je m'en vais m'essayer à de nouveaux travaux,

                             Je m'en vais commencer là-bas les tâches neuves.

                             Ô Meuse inaltérable, ô Meuse que j'aimais,

                             Quand reviendrais-ici, filer encore ma laine?

                            Quand verrais-je tes flots qui passent par chez nous?

                             Quand nous reverrons-nous? Et nous reverrons-nous?

Après un voyage de 24 heures, le régiment atteint la ville de Tricot, dans l'Oise, à partir d'où il va commencer la retraite.

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III- La retraite et la préparation de la Bataille de la Marne. (25 août-5 septembre)

Diapositive13 Ayant perdu l'initiative stratégique, Joffre ne songe qu'à la reprendre en livrant une nouvelle bataille dés que les circonstances le permettront. Pour créer cette situation favorable, il lui faut avant toute chose soustraire son aile gauche, à savoir la 5éme Armée et l'Armée britannique de la menace d'enveloppement constituée par les armées de von Kluck et von Bülow, et pour cela modifier le dispositif général de ses forces en faisant roquer leur centre de gravité vers l'ouest.

 

 Il va donc faire opérer, avec Verdun comme pivot, un nouveau recul de sa gauche et de son centre, tout en créant une masse de manœuvre constituée à partir de prélèvements sur les armées de son aile droite, ce sera , d'une part la 6éme Armée dont il donne le commandement au général Maunoury et qu'il déploie au nord est de Paris, à l'extrême gauche de son dispositif et d'autre part la 9éme Armée dont il donne le commandement à Foch et qu'il place au centre entre les 4éme et 5éme Armées. Par ailleurs, le général de Lanrezac entrant souvent en conflit avec son voisin de gauche, le Maréchal French commandant l'armée britannique, il le relève et donne le commandement de la 5éme Armée au général Franchet d'Espèrey qui s'entend mieux avec les Anglais, même si ceux ci le surnomme dans un jeu de mot douteux « Frenchy desperate » que l'on peut traduire par le français forcené.  

Personne n'imposera la bataille à Joffre, il la livrera à son heure, quand il la jugera opportune, sur le terrain qu'il aura choisit, dans les circonstances qu'il appréciera. Il applique en cela un des premiers principes de l'art de la guerre qui prescrit au chef de garder sa liberté d'action, c'est à dire de disposer de ses forces et de rester maitre de les employer, malgré l'ennemi, à l'exécution de son plan.

Le 31 août se produit un changement de cap très important dans le déroulement de la campagne. Le capitaine Lepic du 5éme Régiment de Chasseurs à Cheval en est le premier témoin. Posté en surveillance à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Compiègne, il observe le carrefour des nationales 17 et 35, conduisant l'une à Paris par Senlis, l'autre à Meaux par Compiègne. Il voit surgir venant du nord, une énorme masse d'hommes, de chevaux et de canons, à perte de vue ce ne sont qu'uniformes « feldgrau » et casques à pointe. Ce sont les soldats du 4éme Corps d'Armée du général Sixt von Arnim de la 1ére Armée allemande. Parvenue à l'embranchement des deux routes, la gigantesque colonne s'engage sur la route de Compiègne et Meaux, délaissant la route de Paris. Persuadé que Français et Anglais sont en pleine déroute, von Kluck a décidé de son propre chef de piquer vers le sud-est pour disputer à von Bülow la gloire de détruire définitivement les fuyards français et anglais. Il en rend compte très cavalièrement à Moltke : « La Ière armée a obliqué vers l'Oise et avancera le 31 sur Compiègne Noyon pour exploiter les succès de la II°armée ». Mis devant le fait accompli, von Moltke, depuis son QG de Luxembourg, se contente de répondre que « les mouvements entamés par les I° et II°armées sont conformes aux intentions de la Direction Suprême ». Se rend-il compte dans l'euphorie des messages de victoires qu'il reçoit de ses armées, qu'il vient de renoncer au plan Schlieffen et à la manœuvre d'enveloppement par l'ouest ? Comme aspirée par la retraite des armées françaises, toute la masse offensive allemande s'engouffre entre Paris et Verdun en direction du sud-est. C'est à ce moment que l'initiative change de mains: Moltke ne poursuit plus Joffre, il le suit. Les Allemands n'enveloppent plus les Français, ils courent désormais le risque de l'être par eux.

Le 3 septembre la nouvelle direction empruntée par l'armée allemande est confirmée au PC du général Gallieni, gouverneur militaire de Paris : les renseignements de cavalerie et d'aviation indiquent que la I°armée du général von Gluck défile devant Paris en offrant son flanc à la 6éme Armée du général Maunoury. Gallieni voudrait attaquer aussitôt et donne des ordres en conséquence au général Maunoury : « J'ai l'intention de porter la 6éme Armée dans le flanc des armées allemandes, en liaison avec les troupes anglaises. » Formulation un peu surprenante, car Joffre est le seul habilité à traiter avec le Corps Expéditionnaire Britannique et à pouvoir donner un ordre d'attaque à la 6éme Armée. La démarche que tentera Gallieni auprès du Maréchal French n'aboutira pas, ce dernier se méfiant entre autres choses, d'un officier capable, comme il l'écrira par la suite, de porter des guêtres jaunes avec des chaussures noires ( comme quoi on n'est jamais assez rigoureux dans sa tenue quand on rencontre un Britannique).

Diapositive14 Dans son Quartier Général, à Bar sur Aube, le 4 septembre dans la matinée, Joffre a tiré les mêmes conclusions, il décide de livrer bataille sur la Marne et il adresse à ses armées l'Ordre Général n°6 qui commence par ces mots: « Il convient de profiter de la situation aventurée de la 1ére Armée allemande pour concentrer sur elle les efforts des armées alliées d'extrême gauche.

 Toutes les dispositions seront prises dans la journée du 5 septembre en vue de partir à l'attaque le 6 ... » Encore faut-il pour Joffre, convaincre les Anglais, ce que ni Gallieni ni Franchey d'Espèrey n'ont réussi à faire. Il décide donc de se rendre en personne auprès du Maréchal. La rencontre à lieu le 5 septembre a 14.00 heures au château de Vaux le Penil, prés de Meulin citons les moments importants du dialogue. Joffre: « Le moment décisif est arrivé. Mes ordres sont donnés et quoi qu'il arrive l'armée française sera engagée jusqu'à son dernier bataillon. Je ne peux croire que l'armée anglaise refusera de sa battre a nos cotés. L'Histoire jugerait sévèrement votre absence. » French ne réponds pas. Joffre insiste en tapant du poing sur la table: « Il y va de l'honneur de l'Angleterre, Monsieur le Maréchal. » un silence et paraît il, deux larmes coulèrent sur les joues de sir John qui prononça: « I will do all my possible. » que Wilson, son chef d'état major, traduira assez librement par «  Le Maréchal a dit oui. » Comme pour renforcer son acceptation, French proposa : « Accepterez vous une tasse de thé. » Une telle invitation dans la bouche d'un officier de sa Majesté valant tous les engagements officiels, Joffre regagna son Quartier Général rassuré, les Anglais combattraient aux côtés des Français.

Diapositive15 A Luxembourg, au Grand Quartier Général de l'Armée allemande, l'optimisme règne à la lecture des comptes rendus adressés par les différents commandants d'armées : «  La cavalerie du Kronprinz sabre et anéantit l'ennemi en direction de Sainte Menehould ...La II°armée a atteint la Marne, les Français refluent en pleine dissolution au sud de la rivière...

 Les Anglais semblent abandonner le combat...etc. » Cet optimisme fait brutalement place à une certaine inquiétude à la réception, le 3 septembre, d'un message du général von Kluck qui annonce triomphalement : « La I° Armée franchit la Marne à Château Thierry . »   La nouvelle fait l'effet d'une bombe : contrairement aux ordres reçus, von Kluck au lieu de s'aligner en échelon arrière et à droite de la II°armée, la devance et se trouve aventuré à une vingtaine de kilomètres au sud de la Marne, exposant toute l'Armée allemande à une attaque sur son flanc droit. Moltke réagit aussitôt, en donnant l'ordre à von Kluck et von Bulow de s'immobiliser et de couvrir face à l'ouest. Von Kluck répond très cavalièrement et très clairement : « En l'occurrence, les instructions de la Direction Suprême ne peuvent pas être suivies par la I°armée. » Considérant que « l'Armée de Paris n'est qu'un spectre dont il n'y a pas lieu de s'inquiéter », il pousse vers le sud pour envelopper l'Armée française et participer à la victoire finale. Il ne laisse au nord de la Marne que le 4éme Corps de réserve du général von Gronau.

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IV . La Bataille de la Marne ( 5 au 11 septembre)

Joffre a donc décidé, après une conversation téléphonique avec Gallieni, que l'Armée française prendrait l'offensive le 6 septembre. Il vérifie que les acteurs essentiels à la bonne marche de sa manœuvre sont prêts. French, un peu contraint a dit oui, Franchet d'Espèrey également avec le volontarisme qui le caractérise ( mon armée est fatiguée, mais elle se battra), Foch aurait aimé disposé d'un peu plus de délais pour prendre son armée en mains, mais il répond oui, tout comme Maunoury, qui demande la possibilité de déboucher dès le 5 pour être en mesure d'attaquer le 6 depuis une position favorable. Tout est prêt pour la bataille qui va opposer deux millions d'hommes sur un front de plus de 300 kilomètres entre Paris et Verdun. Il s'agit simplement de donner l'ordre à un million de soldats français et britanniques en retraite depuis dix jours, qui sont fatigués, sous alimentés, inquiets , voir démoralisés, de faire demi-tour et de passer à l'attaque.

Le 6 septembre vers 20.00 heures, la sonnerie du téléphone retentit au Grand Quartier Général allemand à Luxembourg; le colonel von Werder de l'état-major de la III°armée demande à parler au colonel Gerhard Tappen, chef des opérations pour lui transmettre un message urgent  :  

Diapositive16

- Allo, la 30éme Brigade vient de trouver sur le champ de bataille au sud-est de Vitry-le-François un ordre français extrêmement important. J'ai le texte entre les mains, je vais vous le dicter. C'est en français.    

- Oui, dictez lentement, s'il vous plait.

- Voici. « 6 septembre. Ordre du jour du général commandant en chef : Au moment où s'engage une bataille dont dépend le sort du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n'est plus de regarder en arrière; tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler l'ennemi. Une troupe qui ne peut plus avancer devra,coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer. Dans les circonstances actuelles, aucune défaillance ne peut être tolérée. Signé : Joffre ». Dois-je relire ?

-Non, merci, c'est inutile. J'ai compris ».

Le colonel Tappen a compris que les armées françaises et britannique avaient cessé de battre en retraite et que la bataille générale venait de commencer.

Même si, contrairement à ce qui se passe chez l'ennemi, la bataille de la Marne est un tout remarquablement organisé et coordonné par Joffre, compte tenu de la largeur du front et du nombre d'unités engagées, cette bataille ne peut être appréhendée d'un seul coup d'œil, il faut examiner un à un les différents secteurs d' engagement et en particulier ceux qui se sont avérés décisifs pour l'issue du combat.

Diapositive17 Nous verrons donc successivement : la Bataille de l'Ourcq, la Bataille des Deux Morin, la Bataille des Marais de Saint Gond et pour finir les batailles de Vitry et de Révigny.

 

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41 – La Bataille de l'Ourcq .

Diapositive18 Elle se déroule du 5 au 9 septembre à l'extrême gauche du dispositif entre Nanteuil-le-Haudoin et Meaux. Elle oppose la 6éme Armée du général Maunoury, dans un premier temps à l'arrière garde de la Iére Armée de von Kluck, puis à la quasi totalité de cette armée. C'est à l'occasion des combats du 5 septembre que nous retrouvons le lieutenant Charles Péguy.

 

 Le 276éme Régiment d'infanterie est en retraite depuis le 30 août, après un bref engagement sur la Somme. Sous un soleil de plomb, dans la poussière, les hommes parcourent 40 ou 50 kilomètres par jour avec des repos nocturnes n'excédant pas 3 ou 4 heures. Ils sont épuisés, mal nourris, certains commencent à flancher. La voix sévère mais calme de celui que ses soldats appellent affectueusement « le pion », s'élève à intervalles réguliers pour haranguer et motiver ses hommes :

« Allons, avancez, serrez les rangs. Accroche toi, mon vieux, si tu lâches maintenant tu ne pourras jamais nous rattraper. Donne moi ton sac, ça va te soulager un moment ». Et après une halte : « 19éme compagnie, debout », « y en a plus de 19éme » répond une voix ; « Ah, tu crois ca ! Eh bien, mon petit vieux, tant que je serais là, y en aura une de 19éme. Allons en avant les amis ». Le 4 septembre, le 276éme RI est à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Meaux. Les hommes sont passé dans la journée devant un panneau indiquant « Paris 22 kilomètres », ils s'inquiètent : « Mon lieutenant, on a fait 150 kilomètres en trois jours, mais pas dans le bon sens. Ça viendra les amis, répond Péguy, ayez confiance ». A la tombée de la nuit, les hommes s'allongent pour quelques heures. Ils ne se doutent pas que pour nombre d'entre eux cette nuit sera la dernière.

Diapositive19 Le 5 au matin, la 6éme Armée se met en route contre l'arrière-garde de l'armée de von Kluck qui continue à franchir la Marne à l'est de Meaux. Le 276éme RI a pour objectif les hauteurs de Monthyon, il monte à l'assaut en direction de Villeroy puis d'Iverny. Les clairons sonnent, les gradés commandent au sifflet et les mille fantassins du régiment s'élancent à travers champ sous les éclatements des obus et les rafales des mitrailleuses.

 Les pertes sont de suite importantes, Péguy est le seul officier survivant du bataillon. Les hommes se plaquent au sol, essayant de se protéger derrière leur sac. Péguy reste debout, indiquant les objectifs, rectifiant les tirs : « Tirez, mais tirez, nom de Dieu. Nous n'avons plus de sac, mon lieutenant, on va tous y passer. Moi non plus je n'ai pas de sac. Tirez toujours. Couchez vous, mon lieutenant, vous allez vous faire tuer. T'occupe pas de ça continue à tirer ».

Diapositive20 Soudain, Péguy se fige, une balle l'a atteint en plein front. Il s'effondre en murmurant: « Ah mon Dieu, mes enfants ». Charles Péguy le soldat est mort comme Charles Péguy le poète avait quelques années plus tôt magnifié le sacrifice pour la Patrie :

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,

Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.

Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.

Heureux ceux qui sont morts d'une mort solennelle.

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,

Couchés dessus le sol à la face de Dieu.

Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,

Parmi tout l'appareil des grandes funérailles.

Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles,

Car elles sont le corps de la cité de Dieu.

Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,

Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.

Heureux ceux qui sont morts car ils sont retournés

Dans la première argile et la première terre.

Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre,

Heureux les épis murs et les blés moissonnés.

A l'issue de ces premiers combats, von Kluck se rend compte du danger que fait peser la 6éme Armée sur son flanc et sur ses arrières. Il va réagir très vite en rappelant dès le 6 matin, le 4éme Corps qu'il engage contre Maunoury, et le 8 septembre les 2éme et 9éme Corps qu'il installe en défensive sur la Marne face aux Anglais qui s'en approchent sans hâte excessive. Le rapport de forces s'inverse donc, progressivement, au bénéfice des allemands. Maunoury, en difficulté, est renforcé par Joffre qui bascule par voie ferrée le 4éme corps d'armée prélevé sur l'armée de Lorraine, ce qui va lui permettre de s'opposer dans la région de Nanteuil-le-Haudoin à une tentative d'enveloppement de von Kluck.

Diapositive21 C'est au cours de cette opération que prend naissance le mythe des « Taxis de la Marne » lorsque 700 véhicules réquisitionnés transportent à pied d'œuvre, sur une cinquantaine de kilomètres, environ 4000 hommes. Cette manœuvre, plus proche de l'anecdote que de la réalité tactique, compte tenu de sa faible importance, restera néanmoins comme un symbole de la Bataille de la Marne.

                                                                       *

42 – La Bataille des Deux Morins.

Diapositive22 Elle se déroule du 6 au 9 septembre et oppose le Corps Expéditionnaire Britannique et la 5éme Armée de Franchey d'Espérey à l'armée de von Kluck et à la droite de l'armée de von Bülow. Le redéploiement de von Kluck au nord de la Marne laisse entre lui et von Bülow un trou de 40 kilomètres tout juste masqué par le Corps de cavalerie de von Marwitz.

 

 Les Britanniques s'y engagent, sans trop rencontrer de résistance et sont le 7 sur le Grand Morin, le 8 sur le Petit Morin et le 9 sur la Marne, qu'ils franchissent le 10, le tout en avançant de leur pas élastique et en sifflant « it's a long way to Tipperary » selon certains témoignages sans doute un peu caricaturaux. Simultanément, Franchey d'Esperey attaque le 6 sur la direction générale de Montmirail et s'empare d'Esternay. Le 7 profitant à son tour de la fissure entre les deux armées allemandes, il y engouffre son aile gauche, tandis que sa droite soutient la 9éme Armée de Foch en difficulté dans les Marais de Saint Gond. Le 9 il atteint la Marne et s'empare de Chateau-Thierry.

                                                                       *

43 – La Bataille des marais de Saint-Gond.

Diapositive23 Elle désigne les combats qui opposent entre Sezanne et Mailly, la 9éme armée française commandée par le général Foch à l'aile gauche de la II°armée de von Bülow et la droite de la III° armée de von Hausen. Comme les autres commandants d'armées, Foch a reçu l'ordre d'attaquer les troupes allemandes qui lui font face, mais très rapidement contenu et contre attaqué par l'adversaire, il est dés le 6 soir contraint à la défensive.

Le 7, von Hausen mis au courant des difficultés de von Kluck face à Maunoury, décide de faire porter son effort sur la 9éme armée pour percer le front français et exploiter dans la profondeur avec von Bülow et le duc de Wurtemberg. C'est la Garde prussienne qui est chargée de mener une attaque surprise, de nuit, à la baïonnette et sans appui d'artillerie, à travers les Marais de Saint-Gond. La manœuvre réussit, le 11éme Corps recule de 12 kilomètres et lâche Fére Champenoise. En passe d'être submergé, Foch obtient la mise à sa disposition par Franchet d'Espèrey du 10éme corps d'armée, pour soutenir son aile gauche, ce qui lui permet de récupérer des unités de contre-attaque. Les Français s'accrochent au terrain et le 8 à la mi-journée, la Garde prussienne épuisée est contrainte à l'arrêt. Le 9, Foch lance sa meilleure division, la 42éme du général Grossetti qui reprendra Fère -Champenoise le 10. Simultanément, la Division marocaine de général Humbert reprend définitivement le château de Mondement qui avait changé de mains plusieurs fois.

                                                                       *

44 - La Bataille de Vitry.

Elle oppose du 6 au 11 septembre, de part et d'autre de Vitry-le-François, la 4éme armée du général de Langle de Cary à l'aile gauche de la III°armée de von Hausen et à l'aile droite de la IV°armée du duc de Wurtemberg. Les allemands veulent faire sauter la charnière entre les 3éme et 4éme armées françaises. De Langle de Cary va s'accrocher au terrain, jusqu'à l'arrivée d'un corps d'armée venu des Vosges qui lui permettra de prendre l'offensive à partir du 10 septembre.

                                                                        *

45- La Bataille de Revigny.

Elle oppose au sud de l'Argonne, à l'ouest de Verdun et autour Revigny-sur-Ornain, la 5éme armée du général Sarrail à la V°armée allemande du Kronprinz ( prince héritier de Prusse). Les allemands lancent des assauts frontaux très violents qui contraignent les français à la défensive. L'arrivée en renfort d'un corps d'armée de l'armée de Lorraine permet à Sarrail de renforcer son aile gauche et d'empêcher la rupture du front.

                                                                        *

46 -Les réactions allemandes face à l'offensive française.

Diapositive24 Le 8 septembre vers 09.00 du matin, Moltke dans son QG à Luxembourg, semble prendre conscience que non seulement il ne conduit pas les opérations, mais qu'en plus il ne sait pas grand chose de la situation de ses armées.

 « Nous ne savons rien ou presque rien, et le peu que nous savons est accablant » dit-il à ses officiers d'état-major, le colonel Tappen et le lieutenant-colonel Hentsch. Il réalise en effet le danger que représente le vide qui se crée, peu à peu, entre von Kluck et von Bülow, dans lequel peuvent s'engouffrer les armées de French et de Franchet d'Espérey pour couper le front allemand en deux. Il décide donc d'envoyer un émissaire pour analyser sur place la situation et faire connaître ses décisions aux commandants d'armées; il désigne pour cette mission le lieutenant-colonel Hentsch, son officier de renseignement. Ainsi, au lieu de se rendre sur place en personne pour démêler la situation avec ses commandants d'armées, il se borne à envoyer un lieutenant-colonel pour recueillir les impressions des différents états-major et leur faire connaître les décisions de la Direction Suprême. Le 8 vers 16.00 heures, Hentsch rend compte par téléphone que la situation de la IV°armée ( duc de Wurtemberg) et de la V°armée ( Kronprinz) sont bonnes, puis à 20.00 heures que celle de la III°armée ( von Hausen) est entièrement favorable. Le 9 à 01.00 heure du matin, nouveau message de Hentsch: « Situation sérieuse mais non désespérée à l'aile droite de la II°armée ». Ce message alarmant fait suite à une réunion d'état-major au château de Montmort entre Hentsch et von Bülow au cours de laquelle, face à une menace d'enveloppement de son aile droite par Franchet d'Espérey, von Bülow commence à envisager un repli. Le 9 vers 12.30, Hentsch atteint le PC de von Kluck à Mareuil au sud de la Ferté-Milon, ayant mis cinq heures pour couvrir 80 kilomètres dans les encombrements logistiques de l'arrière. Contrairement à ce qui s'est passé avec les autres armées, Hentsch ne verra pas von Kluck, il est reçu par son chef d'état-major, le général von Kuhl, qui accueille Hentsch avec un certain optimisme, la gauche de la 6éme armée de Maunoury commençant à reculer devant la pression allemande à hauteur de Nanteuil-le-Haudoin. Hentsch, en réponse, lui dépeint la situation de la II°armée sous des couleurs très sombres: il annonce que von Bülow va commencer à se replier en direction de Reims, et que la I°armée menacée d'être encerclée par Maunoury et French doit faire de même. Il aurait ajouté qu'il avait les pleins pouvoirs pour donner au nom de la Direction Suprême des instructions en vue de la retraite. Von Kuhl après une longue discussion, finit par se ranger à ce point de vue et va en rendre compte à von Kluck (toujours absent de la réunion) qui approuve la décision qui lui est proposée. Vers 14.00 heures, Hentsch quittait le P.C de la I°armée, après avoir reçu l'assurance que la retraite en direction de Soissons était entérinée. Le soir même, il s'arrêtait au PC de la IV°armée pour informer le duc de Wurtemberg du retrait de ses voisins de droite, le 10 matin il était à la V°armée où le Kronprinz, trouvant ses vues pessimistes, le congédiait « en lui montrant la porte ». Le 10 dans l'après midi, Hentsch rendait compte de sa mission à Moltke qui décidait, pour la première fois depuis le début de la guerre, de se rendre en personne auprès de ses commandants d'armées ( il verra les III°, IV° et V°). Constatant un épuisement physique et un abattement moral des combattants ainsi qu'une usure du matériel, il ordonnera une retraite générale sur l'Aisne, la Vesle, Sainte Menehould et Verdun, retraite que le Kaiser n'acceptera qu'à contre cœur, et prétextant d' une grande fatigue nerveuse chez Moltke, il le relèvera de son commandement 48 heures plus tard pour le remplacer par le général von Falkenhayn.

Diapositive25 Alors que les armées allemandes entament leur repli, Joffre décide le 10 en fin d'après midi de lancer la poursuite, il écrit: « Les forces allemandes cèdent sur la Marne et en Champagne devant les armées alliées du centre et de l'aile gauche. Pour affirmer et exploiter le succès, il convient de poursuivre énergiquement le mouvement en avant de façon à ne laisser à l'ennemi aucun répit: la victoire est maintenant dans les jambes de notre infanterie ».

 Le Général en Chef ne pouvait pas dire autre chose, l'ennemi reculait, il fallait le poursuivre et si possible le reconduire à la frontière, mais les jambes des fantassins avaient beaucoup donné depuis le 20 août : battus en Belgique ils avaient retraité pendant 10 jours avant de faire demi-tour pour arrêter les allemands et les obliger à retraiter à leur tour. Dans l'euphorie de la victoire ils étaient prêts à poursuivre mais leur jambes ne suivaient plus. Le 11 septembre, l'Armée française était une infanterie sans jambes, une cavalerie sans chevaux et une artillerie sans obus, elle accompagnait plus le repli allemand qu'elle ne le précipitait. Dés le 12 les Allemands s'arrêtaient sur les positions prévues par Moltke . A partir du 13 , la 5° armée franchit l'Aisne et s'empara de Craonne, les Anglais prirent pied sur le « Chemin des Dames », mais une contre attaque de la VII°armée allemande venant de Lorraine les rejeta au sud de l'Aisne. La poursuite française était terminée, des deux côtés on allait s'accrocher au terrain et creuser des tranchées. La guerre de positions était née.  

Le 13 septembre, le général Joffre, pouvait adresser au Gouvernement un message annonçant : «Notre victoire s'affirme de plus en plus complète. Partout l'ennemi est en retraite. A notre gauche nous avons franchi l'Aisne en aval de Soissons, gagnant ainsi plus de cent kilomètres en six jours de lutte. Nos armées, au centre, sont déjà au nord de la Marne. Nos armées de Lorraine et des Vosges arrivent à la frontière. » Notons, pour la petite histoire, qu'une discussion se déroula entre les officiers du Grand Quartier Général pour savoir quel nom donner à cette bataille. L'un d'entre eux proposa « Les champs catalauniques » au prétexte qu'un nouvel Attila venait d'y être vaincu. Joffre fit observer avec bon sens que tout le monde n'avait pas une culture historique suffisante pour saisir l'allusion. Un autre proposa « Paris-Verdun », Joffre rétorqua avec humour que cela faisait un peu course cycliste. Il semblerait que se fut le commandant Gamelin qui proposa avec succès « Bataille de la Marne ».                                                                     

                                                                          *

                                                                       *   *

   V- Quelques réflexions en guise de conclusion.

   51- La Marne,victoire incontestable, mais incomplète.

Dans un télégramme à Alexandre Millerand, nouveau ministre de la guerre, Joffre disait : « La bataille de la Marne s'achève en victoire incontestable » et il concluait « le gouvernement de la République peut être fier de l'armée qu'il a préparé », manière élégante de rappeler que c'était lui le responsable de cette préparation depuis 1911, date de sa prise de fonction de Chef d'état-major général . La bataille de la Marne est incontestablement une victoire française, mais un victoire incomplète car elle ne met pas fin à la guerre et ne renvoie pas l'envahisseur de l'autre côté du Rhin. Si on peut trouver un peu excessif et sans doute caricatural de dire que les allemands ont perdu la guerre sur la Marne en septembre 1914 et qu'il leur a fallu quatre ans pour s'en apercevoir, le fait est que c'est tout le plan de guerre, minutieusement préparé depuis une décennie qui vient brutalement de s'effondrer et avec lui ce complexe de supériorité et ce sentiment d'invulnérabilité que l'Allemagne entretenait à l'encontre de la France depuis Waterloo et Sedan.

   52- Joffre le vainqueur de la bataille de la Marne.

Diapositive27 Dans les années qui suivirent, un débat assez mesquin opposa différentes chapelles de l'Armée pour savoir qui de Joffre ou Gallieni avait gagné la bataille de la Marne. Je pense que ce débat n'a pas lieu d'être, si Gallieni voit le premier l'opportunité d'une attaque de flanc contre von Kluck, c'est bien Joffre qui organise et coordonne l'ensemble des opérations sur la totalité du front de l'Ourcq à Verdun.

 Gallieni chargé de la défense de Paris n'avait pas les moyens d'assumer un tel niveau de responsabilité. Joffre pour sa part refusa d'entrer dans la querelle se contentant de cette réplique bien connue: « Si on ne sait pas qui a gagné la bataille de la Marne, je sais moi qui l'aurait perdue ». Vainqueur de la Marne, Joffre est-il pour autant un grand stratège. Lorsqu'il s'est agit, en 1911, de désigner le Chef d'état-major général, Gallieni fut le premier contacté, il refusa prétextant que son âge empêcherait son action de s'inscrire dans la durée, le deuxième pressenti, le général Pau, répondit par la négative suite à un différent avec le ministre. A la surprise de bon nombre, Joffre, alors Directeur d e l'Arrière, c'est à dire de la Logistique, fut désigné. Ecoutons ce qu'écrivait à ce propos le général Lyautey, alors en poste au Maroc: « Je connais Joffre beaucoup mieux que vous. Et cela me donne le droit de vous dire qu'on ne pouvait faire plus mauvais choix pour le commandement suprême de nos armées. Il n'a aucun sens de la manœuvre, aucune ouverture d'esprit, aucune faculté imaginative, aucune des intuitions lumineuses qui font les Turenne et les Napoléon. Il est lourd, massif, têtu, inerte, empêtré; il subira les évènements, il ne les créera pas. Et, ce qui est un défaut bien grave quand on doit commander à des Français: il n'a aucun rayonnement personnel. Croyez-moi, cher ami, Joffre n'a rien d'un stratège. On aurait dû le maintenir dans la fonction qu'il occupait et où il réussissait parfaitement, la fonction de Directeur de l'Arrière. Il est bon pour organiser les transports, le ravitaillement, commander à des wagons et à des magasins. » Ce jugement est sans doute sévère, partisan et peut-être même dicté par la jalousie, il n'empêche que Joffre va montrer dans l'exercice de ses fonctions un double visage. Tout d'abord et avant le début du conflit, il est responsable de la doctrine d'emploi des forces pour laquelle il suivra plutôt le courant de pensée de l'État-major prônant l'offensive à outrance que celui de l'Ecole de Guerre qui prend en compte l'importance du feu du fait du développement des armes modernes. Ensuite, au début du conflit, il applique à la lettre le plan XVII, se focalisant sur une offensive en Alsace-Lorraine sans trop s'inquiéter du volume de forces allemandes en Belgique et ce malgré les mises en garde pressantes de Lanrezac, à qui il reprochera par la suite,en le limogeant, d'avoir eu raison trop tôt. Il peut donc être tenu responsable de l'échec de la bataille des frontières et des pertes qu'elle a occasionnées. Par contre, dés le 24 août, Joffre va reprendre les choses en main, tenir compte de ses erreurs et organiser magistralement la retraite et la contre-attaque. Réussir à faire retraiter plusieurs centaines de milliers d'hommes, pour certains sur 4 ou 500 kilomètres, sans que le dispositif ne se désagrège, pouvoir modifier en quelques jours son ordre de bataille, en créant les 6° et 9° armées à partir d'unités des armées de l'est transportées par voie ferrée jusqu'en Picardie pour certaines, cela avait de quoi déconcerter la machine de guerre allemande beaucoup plus processionnelle. Ainsi, si Joffre n'est pas un stratège aussi brillant que le sera Foch et plus tard Guderian ou Patton, il est un excellent organisateur ou manageur comme Eisenhower à qui on peut le comparer.

   53- Les causes de la défaite allemande.

A l'été 1914, l'armée allemande est, comme le dira Foch, un outil magnifique qui a longuement et minutieusement préparé la guerre et qui fait preuve aux différents échelons d'un comportement impeccable sur le plan de la discipline et de la fidélité. Seul le haut commandement donne l'impression de ne pas être à la hauteur. Helmuth von Moltke « le jeune » est le neveu du maréchal Helmuth von Moltke « l'ancien »qui commanda avec réussite l'armée prussienne en 1870, c'est cette filiation glorieuse qui a poussé Guillaume II a le choisir comme chef d'état-major général. Peu passionné par le métier des armes, c'est un fin lettré et un artiste qui consacre ses loisirs au violoncelle et à la peinture. Un mauvais état de santé qui altère un caractère déjà enclin au pessimisme va l'empêcher d'exercer correctement ses fonctions: non seulement il aura du mal à prendre des décisions, mais il se montrera incapable de veiller à leur exécution. Si dans l'Armée française, le commandant en chef commande « rênes courtes », dans l'Armée allemande il existe, en revanche, un culte de l'initiative qui a, le plus souvent, fait sa force. Encore faut-il que l'initiative ne devienne pas de la désobéissance, ce que l'on a constaté avec von Kluck qui par orgueil et entêtement a mené l'Armée allemande au désastre. Ainsi, le « miracle de la Marne » dont on parle souvent a été bien aidé par von Moltke et von Kluck. Ce dernier essayant de trouver de justifications à sa défaite encensera le comportement héroïque et inattendu du soldat français en

écrivant dans ses mémoires : «  Que des hommes se fassent tuer sur place, c'est là une chose bien connue et escomptée dans chaque plan de bataille. Mais que des hommes ayant reculé pendant dix

jours, que des hommes couchés par terre, à demi morts de fatigue, puissent reprendre le fusil et attaquer au son du clairon, c'est là une chose avec laquelle nous n'avions jamais appris à compter; c'est là une possibilité dont il n'avait jamais été question dans nos écoles de guerre ».

Ainsi peut-on dire que la victoire de la Marne est à la fois :

Diapositive28

-     La victoire de Joffre, chef solide, serein, n'hésitant pas à écarter les généraux insuffisants , au contraire de Moltke, timoré et indécis, incapable de s'imposer à ses commandants d'armées ;

-      La victoire des états-major français qui surent organiser cette manœuvre dans des conditions extrêmes à la différence des allemands désarmés quand le déroulement s'écarta de la planification ;

-      Enfin la victoire de l'infanterie française, formée en grande partie de paysans encadrés par leurs instituteurs, une troupe rustique , dure au mal, sachant résister à la fatigue et aux privations, défendant la Patrie comme on défend son champ et son village. Le soldat de 1914 était cent vingt ans plus tard le digne successeur du soldat de l'an II.

Je voudrais pour clore cette conférence, redonner la parole à Charles Péguy pour quelques vers de cet immense poème dans lequel il s'adresse à Eve, la mère de tous les hommes. Ces vers sont profondément émouvants car ils concernent sans exclusive aucune tous les soldats, de toutes les nations et de toutes les guerres.

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Mère voici vos fils qui se sont tant battus.

Qu'ils ne soient pas pesés comme Dieu pèse un ange.

Que Dieu mette avec eux un peu de cette fange

Qu'ils étaient en principe et sont redevenus.

Mère voici vos fils qui se sont tant battus

Qu'ils ne soient pas pesés comme on pèse un démon.

Que Dieu mette avec eux un peu de ce limon

Qu'ils étaient en principe et sont redevenus.

Mère voici vos fils qui se sont tant battus.

Qu'ils ne soient pas pesés comme on pèse un esprit.

Qu'ils soient plutôt jugés comme on juge un proscrit

Qui rentre en se cachant par des chemins perdus.

Mère voici vos fils qui se sont tant perdus.

Qu'ils ne soient pas jugés sur une basse intrigue

Qu'ils soient réintégrés comme l'enfant prodigue.

Qu'ils viennent s'écrouler entre deux bras tendus.

Mère voici vos fils et leur immense armée.

Qu'ils ne soient pas jugés sur leur seule misère.

Que Dieu mette avec eux un peu de cette terre

Qui les a tant perdus et qu'ils ont tant aimé.

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