Eylau 1807, mort du général d'Haupoul, naissance du colonel Chabert.

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Diapo02 L'idée de cette étude remonte à une visite de l'Abbaye Ecole de Sorèze. Nous étions dans la « Salle des Illustres »qui regroupe les bustes et les portraits des anciens élèves ayant connu une certaine notoriété : Lacordaire, Déodat de Séverac, Emmanuel de Las Cases, Jean-François de La Pérouse, les généraux Marbot (dont on reparlera plus tard), Andréossy (dont une caserne de Montauban porte le nom), Laperrine ( qui repose au Hoggar aux côtés du Père de Foucault) Bourmont ( qui déserta la veille de Waterloo et commanda l'expédition d'Alger en 1830) et des Montalbanais connus comme Marcel Sémézies et Yvan Reverdy qui présida l'Académie de Montauban en 1982-1983.

 

Je m'étais arrêté devant le buste du général Jean Joseph d'Hautpoul, lorsque la personne qui nous accompagnait me dit : « Savez vous que le général d'Hautpoul, mort à Eylau a inspiré à Balzac le personnage du colonel Chabert ». Cette intervention me remémora un ouvrage de Jean-Paul Kauffman « La chambre noire de Longwood » dans lequel il relate un double voyage à Sainte Hélène et Eylau sur les traces de l'Empereur, ce qui m'incita à m'intéresser à cette bataille ; plus récemment, le même Jean-Paul Kauffman a édité un autre ouvrage « Outre terre » dans lequel à l'occasion d'un deuxième voyage à Eylau il étudie en particulier l'éventualité d'une filiation balzacienne entre d'Hautpoul et Chabert. J'avais présenté, l'année dernière, lors d'une séance privée de l'Académie de Montauban, une chronique d'une vingtaine de minutes sur ce sujet, ce qui fait que lorsque l'UTAM me sollicita pour effectuer une conférence, je décidais de faire de cette chronique un exposé plus complet que je vais vous présenter maintenant.
   Nous verrons donc dans un premier temps la bataille d'Eylau en insistant sur sa spécificité par rapport aux autres batailles de l'Empire ; puis je vous exposerai la vie et la carrière de Jean-Joseph d'Hautpoul, un de nos proches voisins puisque né près de Gaillac ; nous verrons enfin l'histoire de Hyacinthe Chabert telle qu'elle apparait dans le roman de Balzac, essayant de trouver les raisons qui ont pu faire croire à une filiation entre le héros réel et le personnage de roman.

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1°- La bataille d'Eylau.

Diapo03 Cette bataille s'est déroulée dans ce qui était alors la Prusse Orientale, à 40 kilomètres au sud de Königsberg, la ville des Chevaliers Teutoniques et du philosophe Emmanuel Kant. En 1945, ce territoire allemand depuis 700 ans est devenu une enclave russe l'Oblat de Kaliningrad, Joseph Staline l'ayant revendiquée en compensation des destructions subies par l'URSS pendant la 2éme Guerre mondiale du fait de la Wehrmacht.

 Les Allemands qui n'avaient pas fui en 1945 devant l'Armée rouge, furent expulsés en 1948 vers l'Allemagne, laissant la place à des migrants venus des 4 coins de l'Empire soviétique. Königsberg est donc devenu Kaliningrad du nom d'un membre du Soviet suprême particulièrement fidèle à Staline, Friedland désormais s'appelle Pravdinsk, Tilsit Sovietsk et Eylau Bagrationovsk. On raconte que considérant, comme beaucoup de ses compatriotes, qu'Eylau était une victoire russe, Staline voulut lui donner le nom du général qui commandait alors les armées du Tsar. Hélas le général en question était un Prussien nommé von Benningsen et cela aurait fait un peu désordre en 1945 de donner un pseudonyme prussien à une ville soviétique. Staline reporta donc son choix sur l'adjoint de Benningsen, le comte Pierre Bagration, d'une famille royale arménienne installée en Géorgie, ce qui ne pouvait que satisfaire Staline , lui même d'origine géorgienne. Les Russes du XXIème siècle ont pris l'habitude de dénommer cette enclave située à 600 kilomètres de la mère patrie « outre-terre », car pour s'y rendre il leur faut traverser la Biélorussie, la Lituanie ou la Pologne.

Diapo04 Mais revenons à la bataille d'Eylau qui prend place dans la grande campagne napoléonienne en Europe centrale et orientale. Elle commence en août 1805 à Boulogne, quand Napoléon est contraint d'abandonner l'idée d'envahir l'Angleterre pour aller s'opposer aux troupes russes et autrichiennes qui se rassemblent le long du Danube, sous l'égide de la 3éme coalition, pour envahir la France.

 Quittant Boulogne le 26 août la Grande armée est sur le Rhin le 25 septembre, le 20 octobre elle encercle dans Ulm l'armée autrichienne du général Mack et la force à se rendre. Du coup, l'armée russe qui, aux ordres du général Koutousov, suivait le Danube pour renforcer Mack, commence à se replier prudemment vers la Moravie pour y attendre le Tsar et des renforts. Napoléon entre à Vienne le 14 novembre, puis rejoignant Russes et Autrichiens en Moravie, il les bat à Austerlitz le 2 décembre 1805, mais laisse le Tsar et son armée quitter l'Allemagne pour retourner en Russie. L'empereur d'Autriche, n'ayant plus ni capitale ni armée ni alliés est contraint à signer la Paix de Presbourg, c'est la fin de la 3éme coalition. Début 1806, le roi de Prusse Frédéric Guillaume III, poussé par sa femme, la reine Louise, décide un peu à contre temps de rejoindre l'Angleterre et la Russie au sein de la 4éme coalition. La Grande armée entre en Prusse et en une journée le 14 octobre 1806, l'armée prussienne est vaincue à Iena par Napoléon et à Auerstaedt par Davout. Quelques jours plus tard, l'Empereur fait une entrée triomphale à Berlin, mais Frédéric Guillaume réfugié à Königsberg ne signe pas la paix. Faisant face à la menace d'une nouvelle armée russe en Prusse orientale, Napoléon marche à sa rencontre la bat difficilement à Eylau le 8 février 1807 puis définitivement à Friedland le 14 juin, contraignant le Tsar à signer la Paix à Tilsit sur le Niemen.
   Dans cette série de victoires, Eylau occupe une place un peu à part, on se doute bien que si Napoléon est contraint à s'opposer aux Russes en juin à Friedland, c'est que la bataille d'Eylau, 4 mois plus tôt, n'avait pas été décisive. D'ailleurs, avec un certain aplomb voire une mauvaise foi certaine, les Russes revendiqueront la victoire : Bennigsen après avoir quitté le champ de bataille, laissant les Français maitres du terrain, écrira au Tsar : « J'ai l'honneur de rendre compte à votre Majesté que les armées qu'elle a daigné me confier viennent de remporter une nouvelle victoire ». Cette prétendue victoire lui vaudra de recevoir l'Ordre de Saint-Georges. Il convient de noter que le Tsar Alexandre Ier ne pouvait rien lui refuser, Bennigsen ayant pris en 1801 la tête de la conspiration qui allait assassiner le Tsar Paul Ier et mettre sur le trône son fils Alexandre. En mars 1816, Bennigsen sera fait Grand Croix de la Légion d'honneur par Louis XVIII sans doutes pour ses faits d'armes contre la France Napoléonienne.
    Suivant les ordres du Tsar, Bennigsen aurait du soutenir l'armée prussienne, mais cette dernière ayant été quasiment détruite à Iena et Auerstaedt, il se trouve obligé de temporiser en attendant l'arrivée d' une 2éme armée russe aux ordres de Buxhovden. Napoléon franchit la Vistule et manœuvre pour envelopper Bennigsen, mais il n'arrive qu'à provoquer des combats contre les arrières gardes russes à Pultusk et Golymin. Napoléon pense alors faire tomber Bennigsen dans un piège en l'attirant sur le corps d'armée de Ney et en le coinçant contre la Baltique. Manque de chance, l'estafette portant les ordres de l'Empereur à Ney est interceptée par les Russes, Bennigsen peut éviter ainsi le piège et retraiter à nouveau. Napoléon décide alors de le contraindre à la bataille en marchant sur Koenigsberg où se trouvent les réserves et les approvisionnements des Russes. Le Tsar ordonne à Bennigsen d'arrêter les Français à hauteur d'Eylau.
 

Diapo05 Cette bataille est donc, en quelque sorte, un combat de rencontre qui n'a pas été stratégiquement préparé par Napoléon et qui se déroule dans un milieu qu'il n'a pas choisi. Dans la neige et le froid, sur un terrain très plat qui ne permet pas de masquer les manœuvres et de surprendre l'ennemi, cette bataille sera essentiellement un duel d'artillerie et de charges frontales qui en feront un des combats les plus meurtriers de l'Empire avec les batailles de la Moskova et de Waterloo.

Le 7 février au soir Bennigsen s'arrête donc à Eylau et fait face aux Français avec 80.000 hommes. Napoléon, suivant son habitude, marche en échelons très déployés ( Davout et ses 17.000 hommes sont 15 kms au sud, Ney et ses 10.000 hommes qui surveillent les Prussiens de Lestocq sont 40 kms au nord), il ne dispose à ce moment que de 40.000 hommes. Les combats déjà acharnés du 7 soir, permettent aux Français, grâce en particulier aux cuirassiers du général d'Hautpoul, de chasser les Russes du village et d'occuper l'église et son cimetière, seul point d'observation où Napoléon va installer son poste de commandement.
    Le 8 matin, la bataille débute par un duel d'artillerie, 400 canons russes contre 300 canons français. Le maréchal Davout, prévenu par estafette, s'est mis en route dans la nuit, il débouche sur le champ de bataille vers 10.00 heures et reçoit l'ordre d'envelopper l'aile gauche russe que Bennigsen va renforcer en engageant ses réserves. Napoléon décide alors de lancer le 7éme Corps d'armée d'Augereau contre le centre russe.

Diapo06 Les deux divisions du 7éme Corps soit 14.000 hommes s'ébranlent, mais au moment d'aborder les Russes une tempête de neige les surprend, les flocons leur arrivent en plein visage les rendant quasiment aveugles. Désorientés ils obliquent sur leur gauche et défilent devant les Russes en leur offrant le flanc.

Soixante dix pièces russes déclenchent un déluge de feu à bout portant et disloquent les régiments français qui refluent en désordre poursuivi par l'infanterie russe jusqu'au pied du cimetière d'Eylau où se tient l'Empereur.

Diapo07 Napoléon entend les « hourrah » poussés par les soldats de Bennigsen et observe avec sa lunette les baïonnettes russes qui se rapprochent, « Quelle audace, quelle audace » murmure-t-il. « Oui mais avec cette audace vous allez bientôt être sous les balles »lui répond Berthier toujours pragmatique. Effectivement la Garde Impériale un peu en arrière du cimetière commence à entendre siffler boulets et biscaïens, certains grognards rentrent la tête dans les épaules.
Diapo08 Le colonel Lepic commandant le Régiment de grenadiers à cheval, se dresse sur ses étriers et crie à ses hommes « Haut les têtes Grenadiers, ce n'est pas de la merde ce n'est que de la mitraille ». Vexés les grognards se redressent. Aux ordres du Général Dorsenne, un bataillon de la vieille Garde se déploie en avant du cimetière, pour protéger l'Empereur. Cet engagement est à souligner car Napoléon répugnait à risquer la vie de ses grognards et si dans la Grande Armée on les appelait les « immortels » c'est bien parce qu'ils se faisaient moins tuer que les autres.

 Ce jour la, heureuse de combattre et pour montrer son mépris de la mort, la Garde charge et repousse les Russes à la baïonnette, sans tirer un coup de feu. Napoléon n'appréciera pas cette fantaisie et le général Dorsenne aura droit à une sérieuse réprimande après la bataille.

Diapo09 L'Empereur fait signe à Murat d'approcher et lui dit : « Nous laisseras-tu dévorés par ces gens ? Prend la cavalerie et écrases moi ces Russes ».
Murat se met à la tête des 3 divisions de Dragons et des 2 divisions de la réserve de cavalerie lourde soit un total de 10.000 cavaliers. Il lance d'abord les Dragons de Grouchy. Emmanuel de Grouchy est un excellent général de cavalerie, qui ne mérite peut-être pas l'opprobre que lui a valu son absence à Waterloo, il va conduire la première vague, celle qui se lance à découvert et subit le feu de toute l'artillerie ennemi.
Diapo10 S'avancent ensuite les 16 escadrons de cuirassiers de la division du général d'Hautpoul. Lorsqu'il passe à la tête de ses hommes devant l'Empereur, d'Hautpoul le salue du sabre et lui dit : « Sire, vous allez voir mes gros frères au travail, ca rentre dans les carrés ennemis comme dans du beurre ». Les lignes russes sont entamées mais résistent.
Diapo11 Murat décide de relancer l'attaque avec l'ensemble de ses moyens, les Dragons de Beaumont et de Sahuc, les Cuirassiers de Nansouty. Murat en personne mène la charge, un simple cravache à la main, criant le commandement trivial mais habituel des chefs de cavalerie sous l'Empire : « Direction le trou de mon cul, en avant ». Un ordre court, simple et n'exigeant pas d'explications complémentaires. Cette fois les deux premières lignes russes sont enfoncées, la troisième tient bon puis cède sous les assauts de la cavalerie de la Garde aux ordres du général Nicolas Dahlmann qui sera tué pendant l'attaque.

 Le colonel Lepic à la tête de ses grenadiers à cheval traverse les lignes russes et se retrouve encerclé. « Rendez vous,Général, votre courage vous a entrainé trop loin dans nos lignes » leur intime un officier russe. « Regardez nos gueules et dites moi si elles ont l'air de vouloir se rendre. Vive l'Empereur et en avant » réplique Lepic. Les grenadiers à cheval traversent en sens inverse les rangs russes et regagnent les lignes françaises. Pour la petite histoire, le colonel Lepic sera promu général le soir même par Napoléon et recevra une prime de 50.000 francs or qu'il repartira illico entre ses soldats. C'est au cours de la charge que le général Jean-Joseph d'Hautpoul aura la cuisse droite fracassée par un biscaïen, ses hommes pourront le ramener en arrière mais il décédera après 6 jours d'agonie. La charge de la cavalerie de Murat a sauvé l'armée française en désorganisant le centre russe, mais le manque de troupes d'infanterie empêche d'exploiter cette désorganisation.

Diapo12 Pendant la charge de Murat, les divisions du corps de Davout ont continué leur progression, elles ont chassé les Russes du village de Klein-Sausgarten et font peser une menace d'encerclement sur l'aile gauche russe. Vers 16.00 heures, les 8.000 Prussiens du général Lestocq (un huguenot français dont la famille est installée à Hanovre depuis la révocation de l'Edit de Nantes) débouchent au nord du dispositif. Bennigsen les envoie renforcer son aile gauche, ce qui met Davout en difficulté.

Vers 19.00 heures, alors que Napoléon, qui a mis pied à terre, s'entretient avec le maréchal Soult qui se tient respectueusement devant lui tête nue sous la neige, une estafette arrive au galop et dit à l'Empereur : « Sire, les colonnes du maréchal Ney débouchent d'Althof en talonnant l'arrière-garde prussienne ». Le général Caulaincourt, Grand Ecuyer de l'Empereur, s'approche furieux de l'estafette : « Comment osez vous parler à l'Empereur sans descendre de cheval et le chapeau sur la tête ». L'estafette, le capitaine Guiraud de la Garde impériale rétorque cavalièrement : « Général, j'aurai perdu du temps, j'ai cru plus pressé de calmer l'inquiétude de sa Majesté, je pars au galop rejoindre le maréchal Bessières, tant pis pour l'étiquette ». Je cite cette anecdote qui montre que même en campagne, on gardait au Grand Quartier Général de l'Empereur une étiquette équivalente à celle en cours aux Tuileries.
    L'arrivée de Ney met fin au combat, pris en tenaille entre Davout et Ney, Bennigsen abandonne le champ de bataille et dans la nuit entame son repli vers Königsberg, ce qui ne l'empêchera pas de rendre compte au Tsar de sa brillante victoire.
Pour sa part, Napoléon est bien conscient que les pertes considérables subies par les deux camps lui sont plus préjudiciables qu'à son adversaire qui dispose de renforts conséquents à Königsberg. Il reste quelques jours sur le champ de bataille d'une part pour prouver sa victoire en occupant le terrain, d'autre part pour laisser son armée penser ses plaies ; puis il prendra ses quartiers d'hiver et ne repartira en campagne qu'au printemps.

Diapo13 Au cours de la nuit suivant la bataille, il écrira à Joséphine : « Mon amie, il y a eu hier une grande bataille ; la victoire m'est restée, mais j'ai perdu bien du monde ; la perte de l'ennemi qui est plus considérable encore, ne me console pas. Enfin, je t'écris ces deux lignes moi-même, quoique je sois bien fatigué, pour te dire que je suis bien portant et que je t'aime. Tout à toi. Napoléon. »
À travers ces lignes on sent bien un certain désarroi chez Napoléon, « la victoire m'est restée, mais j'ai perdu bien du monde », ce n'est pas l'expression d'un général victorieux et fier de sa victoire.. Si l'on se penche sur les tableaux officiels des batailles de cette campagne 1805-1807, on note des différences.
Diapo14 Austerlitz c'est la victoire brillante, le général Rapp amenant le Prince Repnine fait prisonnier, les mamelouks portant les drapeaux de la garde impériale russe.
Diapo15 Iena c'est l'enthousiasme de la Garde impériale voulant partir à l'attaque pour participer à la victoire.
Diapo16 Friedland c'est l'Empereur donnant calmement ses ordres au général Oudinot devant un général russe prisonnier qui baisse la tête.
Diapo17 Dans les 3 tableaux Napoléon apparait serein et sur de lui. Rien de tel sur le tableau du Baron Antoine-Jean Gros « Le champ de bataille d'Eylau ». La représentation de la bataille avait, comme souvent, fait l'objet d'un appel d'offres avec un cahier des charges précis, 27 peintres avaient concouru et le projet de Gros avait été retenu, l'artiste s'est donc vraisemblablement plié aux indications données par l'Empereur :

 l'atmosphère est sinistre, seul Murat dans son apparat habituel, visiblement fier de sa charge de la veille, est la personnification de la guerre, Ney, Bessières, Berthier, Soult et Davout, qui encadrent Napoléon, ont des têtes d'enterrement, au fond Eylau est en flammes, la neige est sale, partout du sang et des cadavres, des soldats russes blessés supplient l'Empereur qui étend son bras droit comme pour une bénédiction, son regard morne, refusant de regarder le champ de bataille, est plutôt tourné vers le ciel.

Diapo18 Ce tableau illustre bien la phrase désabusée prononcée par Napoléon ce lendemain de la bataille : « Quel massacre et sans résultats. Spectacle bien fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre ».

   Augereau ne figure pas sur le tableau, Napoléon a écarté celui qui a failli être le responsable d'un désastre, certes il a eu la malchance d'être pris dans la tempête de neige, mais les malchanceux n'ont pas leur place dans l'épopée napoléonienne. D'ailleurs, avant de promouvoir un officier qu'il ne connaissait pas personnellement, Napoléon s'enquérait : « A-t-il de la chance ? ». Sans doute, le 7 février 1807 Augereau n'en avait il plus. Napoléon dira plus tard de lui, avec dureté : « Depuis longtemps chez lui, le Maréchal n'était plus le soldat ; son courage, ses vertus premières l'avaient élevé très haut hors de la foule ; les honneurs, les dignités, la fortune l'y avaient replongé ».

2°- Mort du Général d'Hautpoul

Diapo19 Jean-Joseph d'Hautpoul est né le 13 mai 1754 au château de Salettes à Cahusac sur Vère, entre Gaillac et Cordes. Cette gentilhommière qui menaçait de tomber en ruine a été rénovée récemment, c'est devenu un hôtel de charme situé au milieu d'un vignoble qui a retrouvé ses lettres de noblesse. Le restaurant peut s'enorgueillir d'un macaron au Guide Michelin et une de ses salles, seule concession à l'histoire, se nomme « salon Général d'Hautpoul ». Le futur général est né dans la tour ronde au toit en forme d'éteignoir.

Il descendait d'une famille très ancienne puisque l'on trouve des seigneurs d'Hautpoul dés le 10éme siècle. Durant les croisades un de ses ancêtres avait trouvé la mort sous les murs d'Antioche. Il fait ses études à l'Ecole Royale Militaire de Sorèze de 1764 à 1771. Puis à 17 ans il s'engage comme cadet dans les Dragons de la légion du Dauphiné où il gagne son épaulette de sous-lieutenant, puis il rejoint le régiment du Languedoc où il sera capitaine. En 1789, il choisit de continuer à servir la France et est rapidement nommé lieutenant-colonel. Avec Murat, Lasalle, Nansouty et peut-être Grouchy il va faire partie des grands sabreurs de l'Empire. Il participera à la bataille de Valmy, à celle Fleurus où à la tête de ses hommes il franchit la rivière Piéton sous le feu de l'ennemi et le force à retraiter. Mais en 1794, sous la Terreur, il est exclu de l'armée compte tenu de ses origines nobles. Ses hommes se rebelleront et exigeront avec succès son maintien à leur tête avec le grade de général de Brigade. Affecté à l'armée de Sambre et Meuse sous les ordres de Hoche, il est blessé devant Altenkirchen . Inspecteur de la cavalerie sous le Consulat, il la réorganise en créant les divisions de cavalerie indépendantes (peut on dire qu'il est en cela un précurseur de la division blindée, je n'irai pas jusque la).

Diapo20 Il prend sous l'Empire le commandement de la 2éme Division de Cuirassiers avec laquelle il se couvrira de gloire en enfonçant le centre russe à Austerlitz, ce qui lui voudra la croix de Grand Aigle de la Légion d'honneur et le rang de Sénateur. En février 1807, la veille de la bataille d'Eylau, il culbute les avant-gardes russes. L'Empereur le félicite et l'embrasse. « Pour me montrer digne d'un tel honneur, il faut que je me fasse tuer pour Votre Majesté » s'écrit-il.
Diapo21 Hélas, il ne croyait pas si bien dire, le lendemain, lors de la grande charge de Murat, il est blessé par un biscaïen qui lui brise la cuisse. Il aurait pu être sauvé s'il avait été aussitôt amputé, mais devant le nombre de blessés qui devaient être soignés il avait refusé tout passe-droit. Le baron Pierre-François Percy, chirurgien en chef de la Grande Armée, avait dit à Napoléon que d'Hautpoul allait s'en sortir, mais la gangrène s'installa et il mourut après cinq jours d'agonie. Au moment de mourir, il dit à son cousin, lieutenant d'infanterie « Je suis perdu, mais je te laisse un bel exemple à suivre : je meurs pour la France et pour l'Empereur »

. Il était sur le point d'être nommé maréchal d'Empire. Son corps d'abord enterré au château de Worienen à côté d'Eylau, fut rapatrié en France en 1808. Il repose au cimetière du Père Lachaise à Paris, son cœur a été placé dans la crypte des Gouverneurs aux Invalides, son nom est gravé sur le pilier est de l'Arc de Triomphe de l'Etoile.

Diapo22 Napoléon avait ordonné qu'une statue du général soit érigée avec le bronze de 24 canons russes pris à Eylau. Ce geste qui est indiscutablement un hommage de l'Empereur à un de ses généraux favoris est également une manière de montrer qu'Eylau est bien une victoire. C'est seulement en 1851 que la statue sera inaugurée à Gaillac. Elle fut renversée en 1942 sur l'ordre du régime de Vichy et fondue pour soutenir l'effort de guerre allemand.
Diapo23 Elle a été remplacée après la guerre par une statue en pierre qui ne semble pas aussi esthétique que la précédente. Il reste néanmoins, et c'est heureux, le piédestal d'origine sur lequel est inscrit : « Jean-Joseph d'Hautpoul, sénateur, général de division, grand-croix de l'ordre de la légion d'honneur, né à Salettes, arrondissement de Gaillac-Tarn, le 13 mai 1754, blessé mortellement à Eylau, le 8 févier 1807 » A noter que les lettres du mot sénateur sont deux fois plus grosses que celles du mot général, comme si c'était le sénateur qui était mort à Eylau.

3°- Naissance du Colonel Chabert.

Diapo24 Le roman ou plutôt la nouvelle (environ 70 pages) de Balzac « Le Colonel Chabert », débute par l'entrée, un jour de 1817, dans l'étude de Maître Derville, un avoué parisien, d'un vieillard pauvrement vêtu qui quand il enlève son chapeau découvre une horrible cicatrice allant du sommet du crane à l'œil droit. A la question de Derville « À qui ai-je l'honneur de parler ? », il répond « Au colonel Chabert », « Celui qui est mort à Eylau ? » demande Derville, un peu ironique, « Lui-même » répond le vieil homme. Et il explique qu'à la tête de son régiment de cavalerie, il a participé à la grande charge de Murat et comme il le dit, « il n'est pas pour rien dans la réussite de cette affaire ».

Après avoir traversé et sabré les lignes ennemies, il est pris à partie par deux cavaliers russes, dont l'un, un vrai géant, lui assène un coup de sabre qui lui ouvre profondément le crâne. Sa mort est annoncée à l'Empereur qui envoie deux chirurgiens en leur disant : « Allez donc voir si, par hasard, mon pauvre Chabert vit encore ». Les deux carabins ne voulant pas rester trop longtemps en première ligne le déclare mort après un examen plus que sommaire. Plongé dans un évanouissement cataleptique, il est dépouillé de ses vêtements et jeté dans une fosse commune où il reprendra plus tard ses esprits. Il réussit à s'extraire de ce qu'il appelle « un fumier humain » en s'aidant d'un bras détaché d'un mort pour écarter les cadavres qui le séparent de la surface. Il est récupéré par un couple de paysans prussiens, chez qui il restera 6mois entre la vie et la mort avant d'être admis à l'hôpital de Heilsberg. Ayant perdu la mémoire, il va errer une dizaine d'années entre les hôpitaux, les asiles psychiatriques et la prison. Retrouvant peu à peu la mémoire, il revient en France pour récupérer son titre, sa femme et sa fortune. Hélas, son épouse Rose, une ancienne fille de joie, a hérité de lui, reçu une rente de l'Empereur, puis a refait sa vie avec un émigré revenu en France et elle est devenue la Comtesse Ferraud, très bien introduite dans la société de la Restauration. Elle ne veut en aucun cas reconnaitre ce « revenant » et renoncer par la à son nouveau mari et au statu social qu'il lui confère. Quand Derville fait part à Chabert des difficultés pour se faire reconnaitre, ce dernier s'écrit : « J'irai au pied de la colonne Vendôme, construite avec les canons pris aux Russes à Austerlitz, je crierai : je suis le Colonel Chabert, celui qui a enfoncé le grand carré russe à Eylau et le bronze lui me reconnaitra ». « Et on vous enfermera à Charenton » lui répond Derville qui lui conseille de transiger avec son ex- femme. D'ailleurs dans sa première édition ce roman s'appelait « La transaction ».

Diapo25 En fait de transaction, on va assister à une belle machination de la comtesse. Elle accepte de voir son ex-mari et sentant que le colonel l'aime toujours, elle l'invite dans sa maison de campagne, cherche à l'émouvoir, tout en essayant de lui faire signer des papiers par lesquels il renonce définitivement à son nom. Chabert s'en aperçoit, attristé et déçu par tant de machiavélisme, il s'enfuit pour se réfugier à l'hospice de l'hôpital Bicêtre où au milieu de vieux soldats il sombre peu à peu dans la folie.
Diapo26 Quelques années plus tard, Derville le rencontre dans cet hospice et le salutd'un « Bonjour, Colonel Chabert ». Le vieillard lui répond : « Il n'y a pas de Chabert, je ne suis plus un homme, je suis le numéro 164 de la 7éme salle ». Quand Derville lui donne une pièce de 20 francs pour acheter du tabac, Chabert présente les armes avec sa canne en disant : « Merci brave troupier et vive l'Empereur ».

 Triste destinée, comme le dit Derville, et se souvenant que Chabert de son vrai nom Hyacinte est un enfant abandonné : « Sorti de l'hospice des enfants trouvés, il revient mourir à l'hospice de la vieillesse ».


4°- Balzac, Hautpoul et Chabert.
On voit que les rapports entre le général Hautpoul et le colonel Chabert sont assez minces : la bataille d'Eylau, la grande charge de Murat, la mort réelle chez l'un, fausse chez l'autre. Cependant, même si il y fait peu allusion dans son œuvre, la famille de Balzac avait des attaches dans le Tarn et un arrière grand oncle de son père aurait même épousé une demoiselle d'Hautpoul. Il est vraisemblable que cette filiation, même lointaine était connue de Balzac et que ce personnage de sa famille mort à Eylau aurait l'inspirer pour créer son personnage de Chabert.

Diapo27 Il est également possible que Balzac est eu vent des « aventures » du baron et général Jean-Baptiste Marcellin Marbot qui était capitaine et aide de camp du maréchal Augereau à Eylau. Lors de la débandade du 7éme corps, le 14éme régiment d'infanterie de ligne était resté encerclé par les Russes ;

 Marbot reçut d'Augereau l'ordre d'aller dire au colonel de tenir bon jusqu'à la charge annoncée de Murat. Dans ses mémoires Marbot raconte qu'il passa à travers des nuées de cosaques et parvint au monticule où le régiment formé en carré résistait tant bien que mal. « Je ne vois aucun moyen de sauver le régiment, lui dit le colonel, retournez vers l'Empereur, faites lui les adieux du 14éme et portez lui l'Aigle qu'il nous avait confié et que nous ne pouvons plus défendre ». Marbot se saisit de l'emblème et se lança vers les lignes françaises, mais boulet russe traversant la corne arrière de son chapeau, lui causa un choc terrible qui le laissa conscient mais incapable de bouger. Toujours en selle sur sa jument Lisette ils sont tous deux blessés de plusieurs coups de baïonnettes, la jument folle de douleur se précipite sur l'agresseur et lui arrache avec les dents toute la peau du visage lui faisant, dixit Marbot, une tête de mort rouge, puis Lisette attrape un autre Russe par le ventre, lui arrache les entrailles, le piétine et le laisse mourant dans la neige. Le couple Lisette –Marbot repart vers les lignes françaises, mais Lisette qui a perdu beaucoup de sang s'effondre sur Marbot qui perd connaissance. Marbot est convaincu que les 10.000 cavaliers de Murat lui sont passés sur le corps mais que Lisette l'a protégé. Dans la nuit il est dépouillé de ses vêtements par des maraudeurs et revient à lui sur le champ de bataille n'ayant plus que son chapeau et une botte ; heureusement il est retrouvé par le valet de chambre d'Augereau qui le ramène à une ambulance pour y être soigné. Cette aventure a sans doute un fond de vérité, mais méfions nous car comme le disait l'historien Pierre Bloch, parlant de Marbot « l'infatigable vantard se préparait volontiers, en dupant ses familiers, à mystifier la postérité ».

Conclusion.

Diapo28 Qu'il se soit inspiré d'Hautpoul ou de Marbot, Balzac a vraisemblablement voulu dans ce roman créer en Chabert la figure de l'absent, du gêneur, du disparu. Il est celui dont on ne veut plus entendre parler, il est la chose enfouie qui revient brutalement à la surface et que l'on rejette car elle représente un passé qu'on voudrait oublier. Comme Chabert le clame dans son désespoir « J'ai été enterré sous des morts, mais maintenant je suis enterré sous des vivants, sous des actes, sous des faits, sous la société toute entière qui veut me faire rentrer sous terre. »

On peut imaginer que Balzac à travers le colonel Chabert et la comtesse Ferraud ait voulu opposer le souvenir de l'Empire et la réalité de la Restauration. Chabert c'est l'Empire porteur de gloire mais aussi de guerre et de mort, la Comtesse c'est la paix, le progrès, le développement économique. L'Empire c'est en quelque sorte la préfiguration du romantisme opposé au réalisme de l' « enrichissez-vous » de Guizot.

Diapo29   Le souvenir de l'Empire est banni sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, surtout dans la noblesse et la bourgeoisie des villes, mais il survivra dans les campagnes du fait des anciens soldats qui feront revivre l'épopée napoléonienne. D'ailleurs après « Le colonel Chabert », Balzac écrira « Le médecin de campagne », roman dans lequel le fantassin Goguelat et le pontonnier Grondin racontent avec fierté leurs campagnes devant un auditoire passionné.
 Diapo30  En 1840, Adolphe Thiers, Premier Ministre de Louis-Philippe, auteur de l' « Histoire du Consulat et de l'Empire », obtint l'autorisation du roi de demander à l'Angleterre la possibilité de rapatrier les cendres de Napoléon. Les Anglais qui avaient déjà dit en 1922 : « Les cendres du général Bonaparte seront rendues lorsque le gouvernement français en manifestera le désir » donnèrent leur accord.

 Le 15 décembre 1840, la dépouille de l'Empereur faisait son entrée en grande pompe aux Invalides. Napoléon pouvait reposer comme il l'avait demandé « sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français qu'il avait tant aimé ». Une année plus tard, la statue du général d'Hautpoul était érigée à Gaillac et grâce à Balzac le colonel Chabert était, enfin, autorisé à sortir de sa tombe.

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