Lettre à mes amis...

Maintenant que la tempête médiatique, comme à l'accoutumée, a cédé la place à d'autres événements, je prends le risque de secouer la torpeur estivale en évoquant auprès de vous les événements sans précédent qui ont affecté à la fois le sommet de l'Etat et celui des armées.

* Le jeune président Macron avait fait d'emblée un parcours sans faute, revêtant dès le premier jour le costume présidentiel dans toute son ampleur, y compris comme chef des armées. Les mots, la gestuelle, les démarches, tout concourait pour que se constitue l'indispensable pacte de confiance entre les militaires, investis du pouvoir redoutable d'user des armes de la France et la plus haute autorité politique qui a la non moins redoutable prérogative d'en prescrire la mise en œuvre. Les militaires, chez qui la dimension affective est surreprésentée, étaient déjà conquis.

Et voilà que les jardins de Brienne, le 13 juillet au soir, sont le théâtre d'une faute inimaginable : l'humiliation du général en chef devant ses pairs, ses troupes (les colonels qui allaient défiler le lendemain sur les Champs), les ministres, les attachés de défense et même des invités étrangers.

Comment un homme si intelligent, qui semblait avoir tout compris de son rôle de chef des armées a-t-il pu ainsi se fourvoyer ? C'était, de fait, méconnaître profondément les ressorts psychologiques des militaires après avoir fait une incroyable erreur d'appréciation sur ce qui, pour lui, motivait cette intervention.

* La loyauté est une vertu cardinale du militaire, notamment dans sa subordination au pouvoir politique légitime. En revanche, sa répulsion est totale devant tout ce qui porte atteinte à l'autorité de ses chefs en sa présence, a fortiori en public. En cet instant, tout le capital de confiance qui s'était édifié en quelques jours s'est effondré.

La pente sera difficile à remonter et ce d'autant plus que, dès le lendemain, le président y a ajouté un contresens: le budget serait de la responsabilité du ministre, le CEMA ayant celle de conduire les opérations, chacun chez soi: c'est méconnaître les responsabilités historiques et constantes du chef d'état-major des armées dans les équilibres physico-financiers sur lesquels se fonde la capacité opérationnelle, dans l'adéquation des moyens aux missions...

* De surcroît, en amont il y avait eu une erreur d'appréciation difficile à comprendre. La bataille pour la couverture des dépenses d'actions extérieures, par nature le plus souvent imprévisibles, donc hors champ du budget annuel, est récurrente depuis 1983, année où, avec l'opération Manta, au Tchad, nous renouons avec des « Opex » d'ampleur inédite depuis la guerre d'Algérie.

Les armées réclament alors une loi de finances rectificative (« un collectif budgétaire"), le budget veut imposer le financement "sous enveloppe". Cela se termine en général par l'arbitrage présidentiel, le plus souvent au bénéfice des armées, même si Bercy (hier la rue de Rivoli), usera ensuite de toutes les astuces budgétaires pour retirer de la main gauche ce qui a été donné de la main droite.

Pierre de Villiers, que je connais bien pour l'avoir eu dans mon équipe dans une vie antérieure -je l’ai toujours considéré comme un homme d'exception-, est rompu à l'exercice. Devant la commission de la Défense, il y va à la canonnière...

En cela, il est dans son rôle. Il est d'ailleurs, dans ce huis-clos, chaudement applaudi. Sauf que se produisent des fuites et l'incroyable se produit alors: sans attendre le moment de l'arbitrage dans le secret de son cabinet, contre toute attente, le président entre dans la mêlée dans les conditions calamiteuses que l'on sait...

* A cet incroyable faux-pas à répétition, je ne vois qu'une explication qui rende compte de l'ensemble de la manœuvre : l'influence du secrétaire général de l'Elysée, Alexis Kohler, homme de Bercy s'il en est et, au-delà -dit-on- d'une intelligence brillante, vierge de connaissance de la défense en général et du monde militaire en particulier...

Si tel est le cas, le Président a-t-il perçu que son ancien directeur de cabinet, qu'il admire, l'a sévèrement fourvoyé ? Qui lui en fera prendre conscience ?

Voilà l'histoire. Elle n'est pas dramatique, mais malheureuse. Pierre de Villiers en sort dans l'honneur.

Le président a hypothéqué son crédit de chef des armées...

Exit Pierre de Villiers.

On fait alors, pour le remplacer, le meilleur choix possible.

François Lecointre est, lui aussi, un homme d'exception, le meilleur du moment (tout comme Pierre de Villiers quand il avait été choisi).

Il présente aujourd'hui un équilibre rare entre une expérience opérationnelle hors du commun, une connaissance intime des rouages de l'administration centrale - il a servi à l'état-major de l'armée de terre à des postes stratégiques- et la pratique des cabinets ministériels.

A l’appui de cette affirmation, voici quelques éléments très personnels :

* Je l'avais rencontré dès sa sortie de Saint-Cyr; il était "Père Système" de sa promotion; j'avais fait en 1981 un travail sur les traditions qui avait été perçu comme iconoclaste et les échanges que j'ai alors eus avec lui m'avaient montré que c'était un garçon à suivre.

* J'allais le retrouver en août 1995 à Sarajevo: il avait été, en mai, l'homme de Verbanja. (Je ne reviens pas sur ce haut fait maintes fois raconté dans lequel il a joué le rôle principal, y compris dans la décision). Au-delà de son témoignage in situ avec ses troupes, je mesure alors la profondeur et la sûreté de jugement de l'homme.

* En 2003 - je suis alors inspecteur général des armées-, il reçoit mission du général Thorette, Cemat, son ancien chef de corps, de rédiger une directive sur l'exercice du commandement.

Il vient me consulter et j'apprécie alors l'ouverture et la liberté d'esprit de "la plume" de Thorette,

 Il veille notamment à ce que cette directive prenne place dans l'arborescence issue du "Livre vert", document signé en janvier 1999 par le général Mercier sous le titre "L'exercice du métier des armes dans l'armée de terre, fondements et principes" et dont j'avais assuré la responsabilité de conception, de rédaction et d'exploitation, avec, notamment, le "code du soldat" (à l'élaboration duquel avait contribué un certain lieutenant-colonel de Villiers...).

* En 2005, quand nous créons la revue "Inflexions" qui vise à faire se rencontrer intellectuels, universitaires et militaires ou anciens militaires sur des thématiques touchant à la chose militaire au prisme des sciences humaines et sociales, nous recrutons François Lecointre pour le comité de rédaction; il est alors lieutenant-colonel puis colonel et, dans les années qui suivent, signe de multiples contributions tout en s'imposant, dans le comité, comme le militaire de référence auprès de civils reconnus dans le monde des idées. A ce jour, il est le directeur de la revue (consultable sur Internet).

* Qu'il soit choisi comme CEMA alors qu'il est un "jeune" général de CA apparaît peut-être comme une première.

Je veux toutefois rappeler que lorsque le général Lagarde est nommé Cemat dans les années Giscard, il est général de division, doté de 4 puis 5 étoiles en moins d'une semaine. On sait qu'il n'y a que deux grades de généraux: brigadier et divisionnaire (corps d'armée et armée ne sont que des appellations). Les chefs suprêmes sont ainsi choisis parmi les divisionnaires. La nomination de François Lecointre n'est donc pas extravagante.

* Il reste que le challenge est immense pour lui: nourrir la confiance du PR, chef des armées, et "en même temps" s'assurer de celle des armées. Or, il est celui qui accepte une mission que le général de Villiers, qui jouit de l'adhésion unanime, a estimé ne plus avoir les moyens de remplir et on n'imagine pas le président se déjuger...

Il faudra à François Lecointre tout son charisme -il est immense- pour relever le défi. Mais que les politiques ne s'y trompent pas, ce n'est pas un béni-oui-oui...

* Dans son ordre du jour N°1, une mention restera sans doute technique et anodine pour les non-initiés : "..Restaurer la responsabilité organique des chefs militaires de tous niveaux".

Ceux qui savent ce qu'il en est mesureront à la fois l'immensité du chantier, son urgence après tant d'abandons dans les dernières décennies et le courage du CEMA de l'identifier comme l'un de ses objectifs majeurs.

On remarquera notamment que le contre-sens effectué par le Président lorsqu'il a cru devoir redéfinir les attributions respectives du ministre et du CEMA, ce dernier cantonné dans la conduite des opérations, est inclus dans le sujet...

Jean-René Bachelet, le 5 aout 2017

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